Lettres de Xénocrate à Phérès

1Xénocrate écrit à Phérès cinq lettres pour lui dire ce qu’il sait d’Alcamène, le « prince qui règne à Sicyone ».

2L’allégorie n’est pas obscure : Alcamène est le Régent, Philippe d’Orléans (régent de 1715 jusqu’au sacre de Louis XV, en octobre 1722). La première lettre, la plus longue, traite de son caractère ; la seconde de ses mœurs amoureuses ; la troisième du système de Law ; la quatrième de sa conduite dans les guerres de Louis XIV ; la cinquième de sa mort (« Alcamène vient de mourir »). Cette dernière lettre se termine par un éloge du nouveau roi, Louis XV, et par des vœux en faveur d’un règne heureux et paisible.

3Les noms antiques sont de purs instruments de transposition que Montesquieu utilise parfois ailleurs (un autre Xénocrate dialogue avec Xantippe, et Sicyone est le lieu d’un épisode de l’Histoire véritable). Les Pensées (no 173) conservent une première version, où Montesquieu avait d’abord choisi le nom de Pisistrate pour désigner le Régent ; le texte en était continu, tout entier au passé, et rien n’y était dit de la mort du Régent (décembre 1723).

4La copie manuscrite qui nous est parvenue est tardive (secrétaire V, 1754) et a sans doute été faite en vue de la nouvelle édition des Lettres persanes que Montesquieu préparait, à laquelle il voulait ajouter quelques œuvres de jeunesse. Un texte sur le Régent convenait à cette intention. Tout laisse supposer que Montesquieu l’avait écrit en 1723-1724.

5Le portrait du Régent, fait d’une juxtaposition de formules brèves, volontiers antithétiques, jouant sur des nuances de vocabulaire fines, vise à exprimer la singularité de l’homme, des situations où il se trouva (lors des commandements qu’il exerça en Italie et en Espagne), et à lui donner un caractère extraordinaire et énigmatique. Certaines distinctions sont d’une subtilité difficilement pénétrable. Au-delà de l’effet d’étonnement et de perplexité, recherché et admirablement obtenu, le jugement porté sur le Régent lui est profondément favorable, et dégage les aspects sous lesquels il mérite une sympathie paradoxale. C’est ce goût de la complexité, de l’incertitude, du paradoxe qui semble avoir attiré Montesquieu vers le Régent, comme il l’attire au même moment vers le Sylla du Dialogue de Sylla et d’Eucrate.

6Les Lettres de Xénocrate à Phérès s’inscrivent aussi dans un ensemble de textes qui opposent à la légende noire du Régent un portrait élogieux sous forme allégorique (Jomand-Baudry, 2003).

Manuscrit

BNF, n. a. fr. 15551, f. 36-49.

Première publication

Mélanges inédits (1892), p. 191-200.

Édition critique

OC, t. VIII, p. 291-305 (éd. Sheila Mason).

Études

Jean Ehrard, « La Régence », dans Jean Ehrard, L’Esprit des mots. Montesquieu en lui-même et parmi les siens, Genève, Droz, 1998, p. 110-120.

Régine Jomand-Baudry, « Le Kam d’Anserol et autres variations allégoriques », Le Régent entre fable et histoire, Denis Reynaud et Chantal Thomas dir., Paris, CNRS Éditions, 2003, p. 121-131.

, « Lettres de Xénocrate à Phérès », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376472833/fr