Dieu, dieux

1Montesquieu répète dans L’Esprit des lois qu’il n’est pas théologien, mais « écrivain politique », et nous savons d’ailleurs le peu d’estime qu’il a pour les théologiens et pour les mystiques, comme le prouve par exemple dans les Lettres persanes le passage où Rica visite la bibliothèque Saint-Victor (LP, 128 [134]). N’attendons pas de lui, par conséquent, qu’il nous révèle « l’histoire de l’éternité » ni la teneur des « livres qui sont écrits au Ciel » (LP, 17 [18]).

2Mais Dieu n’en est pas pour autant absent de sa pensée et de son œuvre. Quand il se défend avec vigueur, contre ses critiques jansénistes, d’être « spinoziste », c’est-à-dire athée, on peut le croire sur parole : la Défense de L’Esprit des lois confirme à cet égard bien d’autres textes. Sa croyance en Dieu est celle de beaucoup de ses contemporains : elle tient à un contexte intellectuel marqué par la philosophie cartésienne et post-cartésienne, par la critique baylienne et les réponses qu’elle a suscitées, par toutes les idées qui forment alors une sorte de vulgate de la « religion naturelle ».

3Si l’on veut préciser les traits du Dieu de Montesquieu, il faut y faire la part de cette croyance à la fois minimale et centrale et des particularités qui s’y mêlent et la compliquent ; peut-être faut-il aussi essayer de pénétrer jusqu’à un imaginaire du divin : on y glisse de Dieu aux dieux, qui deviennent indifféremment les noms et les figures où se projettent les valeurs et les mouvements de la sensibilité.

4Selon un mémoire de son fils Jean-Baptiste, Montesquieu aurait écrit en 1711 un traité où il voulait prouver que l’idolâtrie païenne ne méritait pas la damnation éternelle. Ce qui paraît en subsister dans les Pensées atteste la volonté d’articuler un discours sur Dieu, qui s’inscrit dans la tradition de la « philosophie nouvelle » de Descartes et doit beaucoup à Bayle : l’idée d’un Dieu un, substance simple, inséparable de celle de la spiritualité de l’âme, opère une purification qui laisse toutefois totalement obscure la question de ses attributs (Pensées, no 1946).

5Les Lettres persanes portent encore la trace de cette première pente quelque peu théologienne : Usbek, devenu « métaphysicien », spécule sur la prescience de Dieu et la contradiction des attributs qu’on lui prête. Ce curieux « débordement » de sa philosophie, confirmé par un article des Pensées (no 1945), aboutit cependant à un acte d’ignorance et d’adoration, et le Dieu qui apparaît en divers endroits du roman est toujours lointain et abstrait. « On a dit fort bien que si les triangles faisaient un Dieu, ils lui donneraient trois côtés » (LP, 57 [59]) : cette critique de l’anthropomorphisme va de pair avec la représentation d’une humanité perdue sur une terre « atome subtil et délié, que Dieu n’aperçoit qu’à cause de l’immensité de ses connaissances » (LP, 74 [76]). Ce Dieu est la cause première du monde physique, dont les philosophes ont su trouver les « lois générales, immuables, éternelles » (ibid.), il obéit lui-même à l’ordre du monde moral, à ces « lois de convenance » en quoi consiste la « justice » : « quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice » (LP, 81 [83]). Cette supposition, qui rappelle celle de Grotius, est de pure fiction, elle n’en suggère pas moins une possible infériorité ontologique de Dieu.

6Rien ne prouve que le Dieu de Montesquieu ait changé dans la suite, jusqu’à L’Esprit des lois. Quelques textes où se profile un Dieu plus chrétien, plus sensible au cœur, dans le livre XXIV ou dans les Pensées, ont attiré dès le XVIIIe siècle l’attention des apologistes et leur ont permis de faire parler Montesquieu contre les « philosophes » matérialistes et athées. On ne peut en nier la sincérité. Lorsque Montesquieu proclame contre Bayle l’utilité de la croyance en Dieu et réfute ses « paradoxes » sur la société d’athées et l’impossibilité d’une société de vrais chrétiens, il prend un parti très clair et très fort qui le situe à l’opposé des formes radicales d’incrédulité qui se développent alors autour de lui (Traité des devoirs, OC, t. VIII, p. 429-439 ; Pensées, no 1993 ; EL, XXIV, 2 et 6).

7Mais la « nature des choses » d’où dérivent les « rapports nécessaires », au début de L’Esprit des lois (I, 1), englobe aussi bien Dieu que la matière, les anges et les bêtes : et Dieu n’est guère encore qu’un autre nom de l’ordre. Dans les livres XXIV et XXV, le point de vue sous lequel Montesquieu envisage la religion, l’anthropologie religieuse qu’il esquisse ne sont pas dénués de virtualités ambiguës et inquiétantes : le Dieu spirituel et un y devient une création de la vanité humaine, dans le chapitre « Du motif d’attachement pour les diverses religions » (XXV, 2), aussi merveilleusement enveloppé et subtil que celui « Sur l’éducation dans les monarchies » (IV, 2). Le journaliste des Nouvelles ecclésiastiques était peut-être le plus piètre logicien qui fût, et Montesquieu n’a aucune peine à le convaincre de contradiction, mais il n’était pas totalement aveugle. On peut certes être chrétien sans être imbécile : mais Montesquieu donne à cette proposition une singulière extension.

8Le Dieu de la légalité universelle satisfait la raison. Mais qu’en est-il des « sens » et de l’« imagination » dont Montesquieu n’oublie jamais les droits ? C’est là que trouvent leur revanche les dieux de la Fable, exclus de ce monde par la philosophie et les religions monothéistes. « Notre imagination rit à Diane, à Pan, à Apollon, aux nymphes […] » (Pensées, no 108). Le monde avait alors « un air riant », alors que « le mahométisme et le christianisme, uniquement faits pour l’autre vie, anéantissent toute celle-ci » (Pensées, no 1606). Les dieux sont toujours là, à l’aube des sociétés comme dans les moments où se disent avec le plus de force le plaisir ou la vertu : les bons Troglodytes les connaissent et les honorent (LP, 12), Le Temple de Gnide les associe à l’amour et le Dialogue de Xantippe et de Xénocrate à la grandeur d’âme du héros (OC, t. VIII, p. 575, 580) : n’y voyons pas simples fictions transposées dans une Antiquité aimable ou héroïque, mais l’impérieuse nécessité d’une imagination toujours vivante. Montesquieu lui-même nous confie qu’en faisant valoir ses terres, il a voulu tenir sa fortune « immédiatement de la main des dieux » (Pensées, no 973).

9La culture classique habite alors les esprits avec une prégnance dont nous n’avons plus idée. La cohabitation y est donc aisée entre Dieu et les dieux. On serait mal venu de les séparer.

10À la réflexion, cet article me paraît un peu court et désinvolte. Mais on peut en user avec Dieu comme on ne ferait pas avec ses créatures. Il est trop grand pour s’en offenser.

, « Dieu, dieux », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376472115/fr