Venuti, Filippo

1Érudit formé à l’université de Pise, fondateur avec ses frères Marcello et Ridolfino de l’Académie étrusque de Cortone à laquelle Montesquieu fut associé en 1729, Filippo Venuti était voué à la carrière ecclésiastique. En 1738, faute d’obtenir un bénéfice à la cour pontificale, il fut nommé par le chapitre de Saint-Jean-de-Latran administrateur de l’abbaye de Clairac, sur les rives du Lot, riche possession vaticane en terre protestante. Il prit ainsi pied au cœur d’une région chère à Montesquieu puisque les Secondat y avaient acquis d’importantes propriétés et que Jeanne de Lartigue était née au domaine de Petit-Vivens, aux environs immédiats de Clairac.

2Venuti entra rapidement en contact avec l’écrivain, qui se fit un plaisir de hâter son élection à la florissante académie de Bordeaux : « vous méritez, si la porte est fermée, que l’on fasse une brèche pour vous faire entrer », lui annonçait-il le 17 mars 1739 (OC, t. XIX, lettre 492). À peine associé, l’abbé multiplia les communications sur les antiquités de Guyenne. En 1741, il remporta le prix de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, distinction qui lui valut d’en être élu correspondant honoraire étranger deux ans plus tard. Mais la situation financière de l’abbaye de Clairac se dégradant et son influence en une région fortement marquée par le protestantisme étant jugée trop faible, il fut démis de sa charge en 1742. Montesquieu prit à cœur d’aider son infortuné protégé. Il expliquait à son collègue le président Barbot, le 9 juillet : « […] on lui a fait un crime, je crois, de ce qu’il était trop aimé dans le pays par des gens qui n’aiment pas son maître. Cet homme aime la France, il ne respire que l’étude, c’est un homme de condition connu dans toute l’Europe, jeune et capable de tout. Faisons[-en] notre bibliothécaire ; qu’en pensez-vous ? » (lettre 525). Le 9 septembre 1742, Venuti prenait ses fonctions de bibliothécaire de l’académie de Bordeaux. Partageant son temps entre travaux académiques et occupations mondaines, il put fréquenter à loisir le cénacle du chevalier de Vivens au château de Barry et les soirées littéraires que la comtesse de Pontac-Belhade, amie et correspondante de Montesquieu, organisait dans sa résidence de Sauviac, près de Montauban. Au contact de ces beaux esprits, l’abbé entra de plain-pied dans ce milieu raffiné de province et put assouvir son penchant naturel pour la littérature.

3En 1746, il traduisit en italien Didon, tragédie de Lefranc de Pompignan, avant de s’attaquer au Temple de Gnide en 1749. En 1750 parut son Trionfo letterario della Francia, apologie en vers du génie littéraire français inspirée des Triomphes de Pétrarque. Mais l’ambition de Venuti était de s’établir à Paris pour y jouer un rôle d’émissaire du monde savant au sein du clergé. En 1748, afin de gagner l’estime de l’évêque de Mirepoix, ancien précepteur du Dauphin, il traduisit en italien le poème de Louis Racine, La Religion. L’entreprise se solda par un cuisant échec. Il en conçut une blessure d’amour-propre qui semble avoir précipité son départ de Bordeaux, ce dont Montesquieu s’affligeait dans une lettre du 18 mai 1750 : « Je suis bien fâché, mon cher abbé, que vous partiez pour l’Italie, et encore plus que vous ne soyez pas content de nous. Je vois pourtant sur ce qui m’est revenu qu’on n’a pas pensé à manquer à la considération qui vous est due si légitimement […] je souhaite bien que vous ayez satisfaction dans votre voyage d’Italie. Je souhaiterais bien, qu’après ce temps de pèlerinage, vous passassiez dans une plus heureuse transmigration, et telle que votre mérite personnel le demande ».

4Nommé prévôt de Livourne par le grand-duc François II de Lorraine à son retour en Toscane, Venuti s’attacha à animer la vie littéraire de cette cité portuaire, qui était un actif lieu d’échanges et de circulation des idées. De 1754 à 1757, il dirigea un nouveau mensuel, le Magazzino toscano d’istruzione e di piacere, qui illustre le passage progressif de l’érudition traditionnelle, tournée vers l’étude du passé, à une approche en prise sur les questions du présent, la vie de la cité, le bien public, la diffusion des connaissances. Fort de son succès, il participa de 1756 à 1759 à la réédition à Lucques de l’Encyclopédie, en français, avec ajout de notes originales. Curieux de tout et constamment critique à l’égard d’un type de formation rétrograde et élitiste, il est représentatif de cette classe de savants qui constitua le soubassement intellectuel de la philosophie des Lumières et permit aux idées nouvelles d’atteindre les aspirants lettrés.

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