Lumières écossaises

Paul Cheney

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1Entre la publication des Lettres persanes et celle de L’Esprit des lois, le mouvement intellectuel écossais qui devait se faire connaître sous le nom des « Lumières écossaises » n’en était qu’à ses débuts. Malgré la sympathie grandissante des Français pour la cause jacobite (et leur connivence diplomatique avec celle-ci), les échanges intellectuels entre la France et l’Écosse restent superficiels durant cette période. La plupart des études ont ainsi tendance à privilégier l’influence de l’œuvre de Montesquieu par rapport aux penseurs essentiels des Lumières écossaises — David Hume (1711-1776), Adam Smith (1723-1790), Henry Home, Lord Kames (1696-1782), John Millar (1735-1801) et Sir James Stewart (1713-1780) —, pour n’en citer que quelques-uns. Montesquieu nous offre le modèle pionnier d’une approche de l’histoire fondée sur la comparaison, et la théorie des stades historiques de développement, approche qui représente également et par ailleurs la contribution intellectuelle la plus remarquable des Lumières écossaises. Dans la mesure où ces méthodes sont généralement considérées comme des contributions essentielles du patrimoine écossais à la sociologie moderne, notre analyse de la postérité de Montesquieu se fait surtout par l’analyse de ses liens avec l’Écosse.

2Avant de présenter certaines ramifications de ce réseau d’influence particulièrement dense, nous devrions cependant nous demander pourquoi les cercles intellectuels écossais ont assimilé Montesquieu, et surtout L’Esprit des lois, avec un tel empressement. Ainsi formulée, la question suggère que 1748, sans être un annus mirabilis, fut le point de convergence de deux mouvements nationaux qui se développaient en parallèle. L’engouement de la France pour les Political Discourses de Hume (1741), qui furent traduit en 1754 avant de l’être maintes fois par la suite, prouve l’existence du même phénomène en sens inverse. L’abbé Le Blanc, traducteur et fervent admirateur de Hume dès ses premiers écrits, célébra Hume et Montesquieu comme des « génies supérieurs », dont les écrits fondaient une nouvelle « école politique » qui aidait les nations européennes à bien se gouverner et à accroître leur prospérité. Ce jugement pertinent sur ce qui rapproche deux personnalités indépendantes, bien que quelque peu excessif, se fonde sur des préoccupations intellectuelles communes et une influence réciproque entre la France et l’Écosse, jetant ainsi les bases d’échanges fort fructueux. Mais cette convergence n’eut pas lieu grâce à des échanges directs ; il fallut attendre le milieu du siècle pour que devînt possible cette prise de conscience soudaine suscitée par un intérêt commun pour les progrès intellectuels et sociaux de l’Angleterre. Malgré le fossé qui sépare la France et l’Écosse au début du XVIIIe siècle, certaines circonstances favorisèrent une ouverture grandissante aux influences anglaises dans les deux pays.

3En 1707, le Traité d’Union fut signé entre l’Angleterre et l’Écosse. Après le transfert du Parlement écossais à Westminster, l’île devint la Grande-Bretagne, unie sous la même couronne et le même Parlement. Ce traité se contentait de confirmer, sur un certain plan, la victoire d’une élite écossaise de propriétaires terriens qui s’enrichissaient et adoptaient de plus en plus le style anglais ; mais il eut deux conséquences ayant trait à la situation particulière de la France vis-à-vis de l’Angleterre. Tout d’abord, l’intégration heureuse de l’Écosse dans l’économie de l’Empire britannique eut pour seul effet de révéler a fortiori le retard social et économique des habitants des Highlands. Ensuite, au même moment, la disparition brutale de son Parlement et de sa cour donna l’occasion aux philosophes écossais de conceptualiser les relations sociales modernes en l’absence des influences dominantes de la cour, et de réfléchir, loin du champ de bataille qu’était alors quotidiennement le Parlement, au sens de la vie politique. La porte était alors ouverte à une analyse plus objective et plus analytique (une analyse « philosophique », selon le terme en vigueur au XVIIIe siècle) de la société et de sa genèse.

4Le traité d’Utrecht entre la France et l’Angleterre (1713) mit fin à la guerre de Succession d’Espagne (1701-1713), faisant place à une paix de vingt-cinq ans entre les deux pays, durant laquelle la France put se donner à une contemplation favorable, mais inquiète, de l’Angleterre. Cette période de paix aida aussi la France à se relever de certaines des blessures économiques qu’elle s’était infligées elle-même sous le règne de Louis XIV. Cependant, tandis que la France réalisait des transactions commerciales habiles avec l’étranger, les termes de la paix — c’est-à-dire la cession à l’Angleterre de l’Asiento, qui donnait le droit de vendre des esclaves dans l’Empire espagnol — assurant la stabilité et la prospérité au sein de l’empire commercial français, annonçaient aussi pour certains l’avènement de la domination économique de l’Angleterre. En outre, comparé aux effets relativement faibles de l’éclatement en Angleterre de la « bulle » de la Compagnie des mers du Sud (1720), l’effondrement catastrophique du système de Law la même année, dont l’ombre s’étend sur les Lettres persanes, souligne le développement en Angleterre d’une économie politique reposant sur des fondements plus solides. Pendant ce temps, la cour perdait de son influence sous la régence du duc d’Orléans (1715-1723) et Paris, qui gagnait en richesses et en fluidité sociale, bénéficiait désormais du poids du « beau monde », ce qui permettait aux observateurs français de repenser les relations sociales en l’absence des structures politiques traditionnelles. Dans un contexte politique devenu tout à coup différent, il fallait dépasser les antinomies stériles entre théories politiques « républicaines » et théories « absolutistes ».

5En conséquence, la fable des Troglodytes (Lettres persanes, 11-14) présente aux lecteurs la nécessité de trouver une solution autre que ces deux modèles de société politique : soit d’un côté la solution « absolutiste » formulée par Hobbes, résultant d’une conception trop pessimiste de la nature humaine ; et de l’autre, la solution « républicaine » reposant sur l’idée anachronique d’êtres parfaitement vertueux et désintéressés datant d’un âge d’or révolu. Entre ce pessimisme cynique et cet optimisme sans fondement sur l’homme et ses dispositions naturelles, se trouvait une philosophie morale et politique convenant aux sociétés modernes et commerçantes. Les Écossais, comme Montesquieu, empruntèrent un modèle théorique qui pouvait répondre à cette situation nouvelle : celui d’un Anglais, le comte de Shaftesbury, auteur de The Characteristics of Men, Manners, Opinions, Times (1711) et Inquiry Concerning Virtue (1699).

6Dès 1725, Francis Hutcheson, professeur d’Adam Smith et ami de David Hume, tenta dans son ouvrage, Inquiry into the Original of Our Ideas of Beauty and Virtue, de présenter de manière systématique la théorie de Shaftsbury sur l’innéisme du sens moral et la tendance naturelle à l’action désintéressée. Par là, il visait principalement Bernard Mandeville et sa Fable of the bees (1714), ouvrage corrosif qui connut un succès de scandale en rejetant les anciennes valeurs de la vertu civique désintéressée, au profit de l’orgueil, de l’avarice et du cercle économiquement vertueux de l’émulation et du zèle au travail, auxquels il fallait laisser libre cours pour qu’ils deviennent les fondements de l’ordre moral et social. Le cynisme grinçant de Mandeville, bien adapté à une analyse hobbesienne selon laquelle les seules valeurs sociales transcendantes sont la richesse matérielle et « la joie de la conversation », ne connaissait qu’un trop grand succès. Il imposait aux théoriciens moraux plus ardents (d’Hutcheson à Smith, en passant même par le mondain Hume), de déployer leurs efforts pour inventer des systèmes qui admettent la primauté de l’intérêt personnel. Le tout devait rendre compte de manière réaliste de la nature humaine, tout en autorisant la lente maturation des passions altruistes au cours des différentes étapes du développement de l’homme. Le « commerce », sous ses différents aspects, alimenterait le désintérêt, en agissant comme contrepoids à l’égoïsme omniprésent.

7En tant que polémiques historiques, toutes ces théories prétendaient démontrer la supériorité des sociétés commerçantes sur les sociétés trop corrompues ou fondées sur une vertu sans réalisme. Les sociétés modernes commerçantes absorbaient avec succès les forces concurrentes, mais finalement compatibles, du désintérêt et de l’intérêt, dont l’unité était garantie par un ordre social providentiel. Tandis que la force de la polémique était surtout historique, chacun de ces auteurs se référait aux modèles et à l’autorité des mécanismes gravitationnels de Newton ainsi qu’à l’épistémologie empiriste de Locke — en particulier les auteurs anglais qui commençaient à prendre tant d’importance dans la vie intellectuelle française de l’époque. Quant aux moralistes écossais, ils pensaient en termes de principes « gravitationnels » (Hutcheson), de mécanisme d’auto-correction du « spectateur impartial » (Smith) et d’efficacité inhérente à ces systèmes naturels. Ce mode de pensée rendait possible, et surtout nécessaire, l’élaboration de théories fondées sur des traditions religieuses particulières et la comparaison du comportement et des attitudes d’une culture et d’une époque à l’autre. La « méthode expérimentale dans le domaine de la morale » de Hume reposait aussi sur de telles comparaisons, mais dans le cas des Français et des Écossais, l’histoire « philosophique » qui trouvait son origine dans ce comparatisme aboutissait en fin de compte à une étude archéologique des formes sociales modernes.

8S’agissant du fonds commun de la pensée anglaise au sein duquel Montesquieu et ses homologues écossais puisaient leurs sources, il faut peut-être voir dans l’œuvre de Hume, History of England (1754-1762), le premier ouvrage majeur des Lumières écossaises à faire explicitement référence à L’Esprit des lois. Alors que Hume avait conçu son oeuvre avant la publication de L’Esprit des lois, sa méthode et d’importantes conclusions étaient similaires, ce qui lui donnait maintes occasions d’approuver Montesquieu. Hume dut se sentir encouragé lorsqu’il trouva confirmée dans L’Esprit des lois l’une de ses thèses centrales, mais les plus controversées : le passé féodal de l’Europe n’était pas simplement une période noire de l’histoire, mais avait contribué d’une manière aussi paradoxale qu’inattendue à mettre en place un gouvernement libre. Les références à L’Esprit des lois, à des moments cruciaux de son développement, étayent les idées personnelles de Hume sur la féodalité : la privatisation de la puissance publique était devenue inévitable dans la période tumultueuse qui suivit la chute de l’Empire romain. Au cours de la même période, les fiefs accordés temporairement par les suzerains pour les services militaires effectués, devinrent petit à petit des biens transmissibles. Ces biens féodaux, sous la forme de terres, furent à l’origine d’une forme de liberté propre à l’Europe, attachée aux biens et aux personnes, et pas seulement à la res publica. En fin de compte, les biens féodaux trouvèrent une plus large place dans les offices, les privilèges des guildes et les autres formes d’octroi ; ainsi, les libertés compensatoires individuelles et collectives firent bientôt partie de l’organisme étatique. « L’ordre et le bon gouvernement », revendications de la société commerçante et leitmotiv de Hume ainsi que d’autres penseurs écossais, prenaient leur source dans le chaos des institutions féodales, même si les deux auteurs ne pouvaient approuver sans difficulté les brutalités et le chaos apparent du Moyen Âge. Tandis que des dirigeants absolus apparaissaient en Angleterre et ailleurs au début du XVIe siècle, les institutions et les mœurs européennes qui s’étaient développées en un millénaire étaient le meilleur moyen de s’opposer à leurs ambitions. En s’associant aux formes modernes du commerce, l’influence civilisatrice de la propriété ne fit que s’accroître.

9Hume et Montesquieu cherchaient tous deux à élaborer une analyse philosophique des origines du gouvernement modéré. En montrant le développement en Europe de la « monarchie civilisée » qui devait sa modération aux progrès sociaux plutôt qu’à des dispositions constitutionnelles spécifiques, Hume cherchait à neutraliser l’opposition nocive entre whigs et tories en Grande-Bretagne. Montesquieu mena tout au long de sa vie une analyse critique du gouvernement despotique en France, trouvant un contrepoids et une justification historique aux pouvoirs intermédiaires anciens, et généralement aristocratiques. Bien que ses causes et ses objectifs soient différents, la modération même de Montesquieu explique pour beaucoup son succès au sein des cercles littéraires modérés de l’Écosse des Lumières qui restaient toujours sensibles aux accusations de trahison à la suite des soulèvements jacobites de 1715 et 1745, et qui restaient aussi par conséquent toujours politiquement modérés. Le choix qu’avait fait Montesquieu de prendre comme fondement de la liberté moderne la propriété, plutôt qu’un processus d’association politique uniquement volontariste, correspondait parfaitement aux perspectives foncièrement bourgeoises des Écossais. Remarquant l’ambivalence des conséquences morales, politiques et esthétiques de la prospérité, Montesquieu touchait aussi une corde sensible d’écrivains comme Millar, Ferguson, Kames et le poète James Macpherson (1736-1796).

10Au-delà des affinités ayant trait aux idées, les emprunts postérieurs que firent les historiens écossais à Montesquieu privilégiaient l’analyse sociale des institutions et des mœurs aux narratives événementielles des faits purement politiques. En outre, de Ferguson à Smith et Millar, tous ces historiens insistent, comme Montesquieu, sur la loi des conséquences imprévues. Personne ne fait apparaître et ne reconnaît mieux cette dette qu’Adam Ferguson, dans An Essay on the History of Civil Society (1767), où il se plaint en ces termes : « Lorsque je me rappelle ce que le président de Montesquieu a écrit, je suis incapable de dire pourquoi je devrais m’occuper des affaires des hommes » (p. 66). Ferguson, comme les autres historiens écossais, s’écartait de Montesquieu selon qui « le commerce a un rapport avec la constitution », mais élargissait le sens du terme « commerce » aux relations sociales et matérielles qui assuraient la subsistance des hommes. En passant d’une société fondée sur la chasse, la cueillette et l’élevage, à l’agriculture pour en arriver au commerce, les mœurs s’adoucissaient et le gouvernement devenait plus modéré. Ferguson n’était pas le seul à attribuer à cette évolution deux caractéristiques inhérentes à la propriété et aux échanges. Ces caractéristiques sont également soulignées dans L’Esprit des lois : le commerce exige un système juridique stable, qui amène « l’ordre et un bon gouvernement », et le commerce lui-même aide à créer des liens sociaux, ce qui amène naturellement à adoucir, les mœurs. Les craintes de Ferguson sur les conséquences du commerce et de la production à l’époque moderne furent à l’origine de l’analyse la plus pertinente et de l’influence la plus importante de son Essay : son analyse de la division du travail et de ses conséquences terrifiantes et politiquement déstructurantes. L’analyse sera reprise plus tard par Smith dans Wealth of Nations (1776) et constituera une source majeure d’inspiration du jeune Marx.

11Cette critique, semble-t-il largement répandue, des conséquences délétères du commerce sur l’esprit guerrier fut débattue à l’époque de la guerre de Sept ans avec la France, notamment autour de la « question de la milice». Les dirigeants politiques écossais à Londres ne voulaient pas constituer une milice locale. On pensait que l’Écosse avait besoin d’être protégée pour résister à une invasion française, mais des doutes persistants sur la loyauté des Écossais, en particulier des habitants des Highlands, à la suite du soulèvement jacobite de 1745, amenèrent certains à se demander si de telles milices ne constitueraient pas une sorte de « cinquième colonne » contrôlée par l’État. Beaucoup croyaient qu’au Traité d’Union (1707), l’Écosse avait négocié sa souveraineté — ou du moins ce qu’il en restait — afin d’obtenir des avantages commerciaux du libre échange, et en particulier son entrée comme partenaire égal dans l’empire commercial maritime britannique. La question de la milice relança ce débat politique, tandis que sur le plan institutionnel et psychologique, la relation fonctionnelle, avancée par Montesquieu à la fois dans les Romains et L’Esprit des lois, entre le commerce, les mœurs et le danger d’une passivité politique rampante, trouva un public attentif.

12Que ce soit en Écosse ou dans les ouvrages de Montesquieu, devrait-on dire, cette prise de conscience des effets négatifs du commerce n’encouragea nullement un retour à la nature d’inspiration rousseauiste ou un rejet du commerce dû à l’humanisme civique. Les regrets suscités par la disparition de la vertu antique et l’ouverture à des formes modernes de gouvernement et à des mœurs nouvelles varient chez les écrivains des Lumières écossaises, comme c’est le cas aussi dans l’œuvre même de Montesquieu. Néanmoins, leur projet commun converge vers un « whiggisme sceptique », selon la formule de Duncan Forbes, à propos du progrès historique. Dans des contextes très différents, la question était de savoir comment assimiler les bienfaits incontestables du développement du commerce moderne sans succomber à ses effets délétères. Dans le cas de Montesquieu et dans le contexte de la monarchie française, le problème était de savoir comment profiter des effets modérateurs du commerce tout en résistant à sa tendance au nivellement social, puisque le despotisme prospérait là où les distinctions sociales avaient disparu. En France la noblesse, avec ses mœurs spécifiques et son pouvoir politique indépendant, offrait le principe d’une différence et d’une opposition politique indispensables. Dans le cas écossais, la culture et la structure même des clans des Highlands étaient en passe de disparaître rapidement ; il fallait les préserver de l’assaut de la société commerciale. Alors que chez Montesquieu la noblesse sauvegardait les différences sociales, les habitants des Highlands représentaient pour les Ecossais la société dans son égalité originelle ; toutefois, les vertus restaient remarquablement identiques, par contraste avec l’esprit bourgeois : générosité, prouesse guerrière, largeur d’esprit et amour de l’honneur.

13Dans certains cas, les penseurs des Lumières écossaises essayaient de trouver dans l’élevage ou même l’agriculture le moyen de maintenir la population des Highlands dans une situation proche de leurs conditions de vie originelles. On pensait que ces « reliques » humaines pouvaient continuer à fournir à l’armée des soldats courageux et compétents — et donc la possibilité d’une autonomie nationale — contrairement à la bourgeoisie efféminée et aux classes laborieuses. Adam Smith, quant à lui, suggéra de financer par des fonds publics une éducation qui répandrait plus largement les vertus civiques et une manière de penser indépendante, plutôt que de laisser ces compétences aux intellectuels des Lowlands et aux guerriers des Highlands. Là où manquaient les stratégies concrètes, l’imagination poétique s’engouffra dans la brèche. Les Poems of Ossian de James Macpherson (1761) donnèrent naissance à une tradition épique nationale qui rapportait l’histoire des premiers Highlanders et de leur descendance ; les poèmes de l’« Homère écossais », comme on appelait cet ersatz de barde, entendaient rappeler dans le cœur des lecteurs contemporains les sentiments généreux et originels en péril dans la société moderne. Chez Montesquieu et dans les écrits de nombreux penseurs écossais, le but n’était pas de proposer un point de vue réactionnaire mais une synthèse : selon Macpherson, dans la dernière étape, commerciale, du développement des sociétés, « les hommes ont le loisir de cultiver leur esprit et de lui redonner, par la réflexion, sa noblesse originelle de sentiments. » (vol. 2, p. 252).

14Dans des contextes différents, ces écrivains se sont demandé comment les nouvelles formes sociales, témoins de l’émergence d’une société policée et commerciale, pouvaient éviter leurs faiblesses propres en combinant les éléments issus de la vieille aristocratie ou du monde des Highlands. La France de Montesquieu semblait se trouver dans une phase dangereuse d’assimilation du commerce, en balayant les structures politiques qui jouaient le rôle de rempart contre le despotisme ; quant à l’Écosse, elle devenait rapidement une société inégalitaire et désengagée de la vie politique — autrement dit, une société moderne.

Bibliographie

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Pour citer cet article

Cheney Paul , « Lumières écossaises », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376427088/fr