Ordre

1Qu’est-ce que l’ordre ? Un système de rapports. Le chapitre premier du livre I de L’Esprit des lois, qui donne la célèbre définition des lois comme rapports, utilise la forme d’une échelle des êtres pour présenter les lois « dans le rapport qu’elles ont avec les divers êtres » (EL, I, 1). Le contexte cosmologique et l’appel à une « raison primitive » peuvent faire penser à une présentation de l’ordre des choses de la Création qui doit beaucoup à la théologie. De fait, un certain nombre de traits de ces passages peuvent être rapprochés de concepts malebranchistes (Assoun, p. 173-175). Montesquieu affirme, contre l’idée d’une « fatalité aveugle », d’un ordonnancement partiel et hasardeux, que l’ordre ne peut pas ne pas avoir été ordonné. Pourtant le terme n’apparaît pas ici. Le questionnement métaphysique et théologique est abandonné puisqu’on n’a accès à l’économie d’ensemble des êtres ni par une connaissance rationnelle, ni par la contemplation esthétique. La présentation des rapports conduit moins à révéler un ordre d’ensemble qu’à dégager diverses sphères de rationalité, des ordres de lois relatifs aux divers êtres. Du coup la question de savoir comment situer l’homme dans cet ordre est déplacée. Montesquieu présente l’homme en dernier parce que les rapports aux lois qui le caractérisent sont les plus complexes et qu’ils décrivent une position instable. Son ignorance et ses passions ne font-elles pas de lui un facteur de désordre ? En même temps, la raison humaine se pose comme ordonnatrice du fait qu’elle institue des lois, comme la raison divine : faut-il alors comprendre que les philosophes et les législateurs rappellent à l’ordre un être oublieux de lui-même et de ses devoirs (EL, I, 1) ? Peut-on penser que le souhait de voir chacun « aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois » (EL, préface) actualise dans le domaine politique le thème malebranchiste de « l’amour de l’ordre » et que ces concepts, dégagés de la métaphysique qui les a vus naître, permettent d’élaborer un savoir des rapports politiques (Assoun, p. 177-179) ?

2C’est en exposant le dessein de l’ouvrage que l’esprit des lois est défini comme ensemble des rapports et que leur ordre est évoqué (EL, I, 3). Si « tous ces rapports » peuvent apparaître comme un ordre, c’est que l’esprit permet de passer de la diversité des facteurs, dont Montesquieu dresse la liste, à l’unité non-intentionnelle qui en résulte. L’esprit des lois est l’objet d’étude de Montesquieu : il se propose de rendre raison des lois positives en exposant l’ensemble des rapports qui les détermine. L’esprit apparaît aussi comme la faculté de l’ordre, dans la mesure où avoir l’esprit des lois, c’est être capable de saisir les rapports « tous ensemble » (ibid.), être capable de « juger du tout ensemble » (EL, Préface). Cette dernière expression, qui vient de l’esthétique où elle désigne l’harmonie d’un tableau, manifeste l’idée d’un ordre réel dans les législations humaines pour peu qu’on comprenne tous les rapports, pour peu qu’on sache considérer les lois « dans toutes ces vues » (EL, I, 3). Pour autant l’ordre présenté comme ensemble des rapports n’est pas un ordre naturel préétabli, il ne renvoie pas à un cosmos, il ne dépend pas ici d’une raison divine ou primitive. Il apparaît comme l’ordre propre des lois humaines, œuvre de la raison humaine en tant qu’elle s’applique en situation (EL, I, 3). Ceux à quoi les lois positives doivent se rapporter constituent les conditions et les limites de la législation. L’ordre des rapports ne désigne donc pas nécessairement une « harmonie » législative ou une bonne « constitution » politique. C’est le cadre dans lequel l’étude des lois doit être menée. Il permet à la fois d’élaborer un savoir général des lois et de saisir la particularité de chaque situation, car il ne faut pas « manquer les différences » (EL, Préface). L’ordre « de ces rapports et de ces choses » (EL, I, 3 ; souligné par nous, comme dans toutes les citations) ne doit pas être confondu avec un « ordre des choses » qui serait immuable. Car si l’image d’un ordre invariable permet de se représenter l’univers physique où « chaque diversité est uniformité, [où] chaque changement est constance » (EL, I, 1), l’ordre humain reste changeant et divers, il se déploie dans l’histoire et reste toujours à réinventer. Le travail de Montesquieu permettrait alors d’éclairer la raison humaine dans sa pratique des lois, moins pour permettre un rappel à l’ordre, pour restaurer un ordre idéal ou le renouveler en découvrant l’origine de la société, que pour lancer un appel à l’ordre, pour engager le législateur à proposer des changements propres à susciter le bonheur de vivre en communauté (EL, préface). Cela ne consiste pas seulement à guider l’adaptation nécessaire des lois aux particularités d’un peuple et d’une situation historique. L’art de la législation doit aussi prendre la mesure des divers ordres de lois qui s’imposent aux hommes (EL, XXVI, 1). La confusion des domaines de juridiction des diverses lois ne risque pas seulement d’entraîner des incohérences ou des conflits juridiques, elle est dangereuse pour le citoyen qui se trouve tiraillé, plié entre des obligations contradictoires qui peuvent nier sa nature d’homme, et le conduire à s’oublier lui-même. Il ne suffit pas de bien gouverner les hommes, il faut aussi qu’ils soient gouvernés pour le bien.

3L’idée d’ordre justifie de n’avoir pas séparé les lois politiques des lois civiles et précise comment il faut étudier l’esprit des lois (EL, I, 3). On apprend que son objet impose à Montesquieu de suivre un « ordre » propre : « […] comme je ne traite point des lois, mais de l’esprit des lois, [...] j’ai dû moins suivre l’ordre naturel des lois, que celui de ces rapports et de ces choses » (ibid.). Il n’entend pas étudier comme Domat « les lois civiles dans leur ordre naturel », mais en les rapportant aux lois politiques de chaque situation historique. L’esprit des lois est bien un système de rapports qui permet d’interroger le devenir des sociétés, mais il ne présuppose aucune théorie de l’ordre, de l’ordre inscrit par Dieu dans la nature et la société humaine. Comme l’ordre des rapports détermine la démarche de l’auteur, on peut penser qu’il engage aussi l’ordre du texte, le plan de l’ouvrage. C’est un lieu commun que d’évoquer le « désordre » de L’Esprit des lois. La préface de l’ouvrage cherche pourtant à prévenir un tel jugement en demandant au lecteur de lire « le livre entier » et de bien voir la « chaîne » qui le parcourt. En présentant la genèse de l’ouvrage, Montesquieu pose l’idée d’un lieu systématique qui le tient « tout ensemble ». Les remarques précédentes indiquent qu’un tel ordre de l’ouvrage n’a de sens que parce qu’il s’accorde avec l’objet étudié, et qu’il doit être découvert relativement à l’ordre « de ces rapports et de ces choses ».

4 L’Esprit des lois présente des images physiciennes pour appréhender l’ordre politique comme un « système » (EL, III, 7 ; EL, XI, 6). Mais l’image du « système de l’univers » (EL, III, 7) ne doit pas faire illusion : les États n’ont pas cette constance, et ils sont voués à changer et à disparaître (EL, XI, 6). Si l’on rapproche cette image de l’utilisation que Montesquieu fait du terme harmonie dans L’Esprit des lois (EL, XI, 12 ; EL, XI, 19), on constate qu’il s’agit de mettre en avant un équilibre dynamique fragile plutôt que de désigner une résolution des dissonances dans un accord total. L’écart avec les images utilisées dans les Considérations (Romains, chap. ix, OC, t. II, p. 157) permet de préciser sa conception d’une union politique qui oppose les gouvernements modérés bien ordonnés à l’uniformité despotique (Jacot-Grapa, p. 407-415). Le vocabulaire mécaniste vise à mettre en évidence la dynamique propre des pouvoirs dans cet équilibre. Mais la machine n’est qu’une image régulatrice qui permet d’éclairer ce que peut être un « chef-d’œuvre de législation » (EL, V, 14). Il conviendrait alors d’examiner la conception esthétique de l’ordre, telle que Montesquieu la présente dans l’Essai sur le goût. Il y affirme la nécessité conjointe de l’ordre et de la variété (Essai sur le goût, OC, t. IX, p. 493-494). L’ordre, comme symétrie ou comme proportion, ne doit pas s’opposer aux contrastes, il doit permettre la surprise pour plaire à l’âme (ibid., p. 496-499 et p. 504-505). La formation du goût doit permettre de guider la création artistique : « Ainsi l’art donne les règles, et le goût les exceptions » (ibid., p. 512). On peut se demander si la formation à l’esprit des lois ne permet pas aussi ce savoir de ce qui est « à propos » (EL, XXIX, 18). On trouverait alors des échos de la critique de l’uniformité esthétique dans les mises en garde contre l’uniformité despotique, ordre rigide et aveugle qui ne s’accorde pas avec la nature propre de l’homme (Binoche, p. 14-17).

, « Ordre », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376426857/fr