Newton

1La formule célèbre de Charles Bonnet classe rétrospectivement et inéluctablement Montesquieu dans la catégorie des penseurs « newtoniens » : « Newton a découvert les lois du monde matériel : vous avez découvert, monsieur, les lois du monde intellectuel » (lettre du 14 novembre 1753). L’idée d’un Newton du monde humain se retrouve dans certaines lectures qui mettent en avant la formation d’une science nouvelle dans L’Esprit des lois, science qui prendrait son modèle dans la physique moderne. La comparaison que Montesquieu fait entre la monarchie et le « système de l’univers » (EL, II, 7 ; voir aussi Pensées, no 5) semble donner crédit à cette interprétation ; pourtant rien n’assure que le passage renvoie à l’attraction newtonienne (Casabianca 2003, p. 85-86). Pour trancher, il faut d’abord voir ce qu’il en est de la référence newtonienne dans les textes de Montesquieu consacrés aux sciences.

2Montesquieu lecteur de Newton ? L’air du temps fait qu’un lettré ne peut ignorer son importance dans l’Europe des savants. Dans les notes de Montesquieu, Newton apparaît, avec Locke, comme la figure du savoir anglais (Spicilège, no 572; OC, t. XIII, p. 504). Montesquieu rapporte une anecdote sur les deux hommes, se faisant ainsi l’écho de leur popularité (Pensées, no 1105). On peut alors penser que ses relations anglaises, les cours de Nollet, qui s’emploie à répandre en France les travaux de Newton sur la lumière et que l’académie de Bordeaux a invité à faire des cours publics dès 1741 (OC, t. XIX, lettre 509), ou encore les rapports qu’il entretient avec l’abbé Conti, vulgarisateur de Newton, ont pu lui donner l’occasion de fréquenter effectivement l’œuvre du savant anglais. Et de fait, la bibliothèque de La Brède est bien fournie en ouvrages newtoniens : on y trouve plusieurs éditions de l’Optique, traduite par Coste (Catalogue, no 1509 : Amsterdam, 1720 ; no 1711 : Paris, 1720 ; nos 1710 et 1510 : Paris, 1722), une édition latine des Principia (Catalogue, no 1773 : Amsterdam, 1714), un Abrégé chronologique (Catalogue, no 2697), et un recueil de textes sur la physique, la religion naturelle, les mathématiques de Leibniz, Clarke et Newton, où l’on retrouve une partie de la correspondance entre Leibniz et Clarke (Catalogue, no 1532 : Amsterdam, 1720). Si la présence de ces ouvrages peut être le signe d’un intérêt certain, il est plus difficile de déterminer avec exactitude l’attention que Montesquieu y porta. Qu’a-t-il vraiment lu, et qu’a-t-il retenu des thèses de Newton en physique ? Il faut alors constater que, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, les références à Newton dans les textes de Montesquieu sont relativement peu nombreuses : on en trouve trois dans les écrits scientifiques (une dans le Discours sur la transparence des corps, deux dans l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle), deux dans les Pensées et cinq dans le Spicilège (ces dernières références ne manifestent d’ailleurs pas une lecture des œuvres elles-mêmes, ce sont plutôt des notes sur des lectures où il est question de Newton — Voltaire, Dortous de Mairan, Polignac, Castel, Saurin). C’est à partir de ces indices textuels qu’on peut essayer de déterminer ce que Montesquieu retient effectivement de Newton en science, et mesurer si l’influence est telle qu’elle a pu réellement informer le projet de L’Esprit des lois.

3Si Montesquieu fait ordinairement référence à Descartes pour décrire le projet d’une recherche en physique, il n’y renvoie jamais lorsqu’il s’agit d’examiner une question de physique qui fait l’objet d’un débat contemporain. La physique de Descartes n’est plus à l’ordre du jour, ce qui ne signifie pas que la physique cartésienne soit abandonnée. À l’inverse, les thèses de Newton sur l’optique sont présentées comme novatrices (Postigliola, p. 104) : en 1720, Montesquieu fait allusion aux « expériences de Newton » sur les couleurs (Discours sur la cause de la transparence des corps, OC, t. VIII, p. 240-241) ; il revient sur ce thème l’année suivante, en décrivant une observation microscopique sur un insecte qui « paraît confirmer le nouveau système des couleurs de M. de Newton » (Essai d’observations sur l’histoire naturelle, t. VIII, p. 195). Les expériences de Newton permettent de formuler une hypothèse en 1720 ; son système guide les observations de Montesquieu en 1721 : on pourrait donc penser que celui-ci a dû préciser sa lecture de l’Optique entretemps, ce qui pourrait être confirmé par l’existence d’un Mémoire sur l’extrait de l’Optique de Newton, mais l’attribution du manuscrit à Montesquieu n’est pas absolument décisive (t. VIII, p. 248-257). De plus, au regard de ce qu’il retient dans ce texte (la simple formulation d’une thèse), il ne semble pas nécessaire d’avoir poussé bien loin la lecture de l’ouvrage. Quant à la mathématisation qui caractérise l’approche de Newton, on n’en trouve pas trace dans les textes de Montesquieu.

4Il faut donc relativiser ces références, en soulignant que le renvoi à Newton à l’occasion de cette observation de 1721 ne signifie pas pour autant l’abandon d’une attitude cartésienne au profit d’une position newtonienne. Montesquieu a conscience de l’insuffisance des thèses de Descartes en physique, et il tire de ce constat l’impératif d’améliorer la physique de Descartes. On peut donc rester cartésien tout en reconnaissant la supériorité de Newton, et en le considérant comme celui qui a fait de grandes découvertes : « Saurin dit très bien : La belle découverte de M. de Newton sur les couleurs n’a été faite par lui que parce qu’il croyait que les couleurs étaient dans les objets. Descartes, qui était dans la vraie philosophie, et qui savait que les couleurs ne se faisaient que par la modification de la matière, n’eût jamais fait cette belle découverte. » (Spicilège, no 591, p. 516). Ce texte laisse à penser que cette découverte doit permettre à la « vraie philosophie » d’orienter ses recherches. Comme l’avait relevé Fontenelle, l’attraction à distance permet de rendre compte de tout sans rien expliquer ; la « modification de la matière » dont parle Montesquieu ne concerne donc pas seulement les changements dans les corps matériels (dont l’attraction peut rendre compte), mais les modifications par la matière. Pour un cartésien, c’est seulement la rencontre des corps qui permet d’expliquer véritablement les changements dans leurs mouvements. Dès lors, le vide posé par Newton est aussi suspect, car il suppose des actions à distance, c’est-à-dire des phénomènes que l’on ne peut pas expliquer par les modifications de la matière (puisqu’on supprime la nécessité du contact entre les corps).

5On trouve justement trace de ces questions dans les notes de Montesquieu qui concernent Newton. Dans les Pensées, lorsque Montesquieu fait référence à l’attraction newtonienne c’est pour faire de l’humour aux dépens de Dortous de Mairan (Pensées, no 1320) ; un autre article épingle vivement Voltaire et sa croyance en l’attraction (Pensées, no 1380). Plus sérieusement, les textes du Spicilège reprennent des arguments contre les hypothèses newtoniennes, et l’approbation de Montesquieu pour ces « bonnes objections » (Spicilège, no 565, p. 499-500) apparaît nettement. Les arguments portent sur le statut de l’espace et sur le problème de sa divisibilité à l’infini (Spicilège, no 489a, p. 439), sur l’examen des arguments de Newton contre l’hypothèse cartésienne des tourbillons, et sur la question du vide (Spicilège, no 565). Les textes relèvent à la fois un excès de géométrisation, qui donnerait une fausse assurance dans les thèses du système, et un abus d’hypothèses, de suppositions qui ne sont pas examinées. Les deux points sont liés : les calculs semblent justifier les hypothèses, alors que les thèses établies par démonstration mathématique n’en sont que les développements nécessaires ; la géométrie masque ici les insuffisances du système. Montesquieu se fait donc bien ici l’écho des critiques qui s’organisent formellement autour de l’excès de géométrie et des suppositions arbitraires, et qui s’attaquent aux idées d’attraction, de vide et d’espace.

6On voit dans les discours académiques, où Montesquieu évalue des dissertations proposées pour résoudre tel ou tel problème de physique, que les cadres de recherche dans lesquels il s’inscrit ne sont pas renouvelés et réformés à partir des découvertes newtoniennes. Alberto Postigliola montre comment les questions posées dans le Discours sur la transparence des corps (OC, t. VIII, p. 237-241), où intervient la référence à Newton, entrent « à l’intérieur de problématiques et, pour ainsi dire, dans une atmosphère, que l’on peut définir comme ‘cartésienne’ au sens large » (p. 100-102). On peut faire le même type de lecture pour le Discours sur la cause de la pesanteur des corps (OC, t. VIII, p. 227-234), où l’on aurait pu s’attendre à voir la physique de Newton ordonner les débats. Or il n’en est rien. Les apports de Newton sont pris en compte, puisque la dissertation de Bouillet (Ehrard, p. 66-67), qui remporte le concours de l’académie de Bordeaux, admet la théorie newtonienne de la pesanteur généralisée. Mais le problème est envisagé dans un paradigme non newtonien. Les tourbillons restent l’hypothèse commune aux différentes dissertations qui sont examinées ; ce sont les modalités d’action des tourbillons qui font l’objet d’une discussion pour maintenir ce schéma explicatif.

7Si l’on compare ce texte avec celui de Voltaire « sur le système de l’attraction », on constatera que Montesquieu n’a pas vu en Newton le génie qui est capable d’anéantir « sans ressource tous ces tourbillons grands et petits » (Lettres philosophiques, 1734, Lettre XV), et qu’il se place plutôt du côté de Saurin et Fontenelle, dont Voltaire repousse les reproches. Dans la conclusion de la Lettre XIV, la physique de Descartes est présentée comme « un essai », alors que celle de Newton est un « chef-d’œuvre ». On peut mettre en regard ce texte avec le passage final de l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle : Montesquieu relève qu’une simple observation pourra mettre à mal les « systèmes » des « grands génies » comme Newton, « cependant Newton sera toujours Newton, c’est-à-dire le successeur de Descartes » (OC, t. VIII, p. 223). Les systèmes du monde sont le produit du génie humain, et ne sont finalement que des fables physiques (Pensées, no 163). En ce sens, ni Descartes ni Newton ne mettent un terme à la recherche scientifique. Et Montesquieu est sensible aux inflexions qu’entraîne la fausse assurance que donnent les systèmes. On dévie insensiblement sur des débats théologiques vains et dangereux (Spicilège, no 489a, p. 439, et surtout no 565, p. 499-500). En cela Montesquieu se pose en cartésien, qui entend délier la science de toute emprise théologique, à un moment où justement la cosmologie newtonienne va renouveler et nourrir l’argumentation de la science ecclésiastique.

8Si Montesquieu s’intéresse à Newton, c’est dans ce qu’il permet de chercher, mais il n’est pas un repreneur de système, et il n’entend pas prendre Newton en modèle. Aussi, lorsqu’il en appelle à l’observation (Essai d’observations sur l’histoire naturelle, OC, t. VIII, p. 212-213 ; Discours prononcé à la rentrée de l’académie de Bordeaux, t. VIII, p. 111), ce n’est pas pour congédier le rationalisme cartésien en science au profit d’un empirisme newtonien. Il ne faut pas croire qu’en ce début du XVIIIe siècle la méthode expérimentale est fixée, que les travaux de Newton font la synthèse de cette méthode et qu’ils font autorité. Si tous les physiciens sont bien conscients de l’importance de l’expérience, les procédures d’expérimentation sont diverses, les modalités de l’expérience et le problème des mesures restent en discussion. Aussi Montesquieu peut-il rapporter des exemples d’expériences qui sont le fruit de traditions expérimentales non cartésiennes pour illustrer la fécondité de la voie ouverte par Descartes, alors même que certains résultats récusent ceux des cartésiens (LP, 94 [97]). Une lecture attentive de l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle révèle que la forme narrative à laquelle Montesquieu s’essaie relève d’une pratique non newtonienne de l’expérience, et qu’elle manifeste les hésitations et les tensions que l’on peut rencontrer dans les discours de l’expérience en France au début du XVIIIe siècle. Il faut donc distinguer le rapport que Montesquieu entretient avec les thèses physiciennes de Newton (voir Casabianca 2008, p. 94-102) et l’usage qu’il fait de l’idée de nécessité dans le livre premier de L’Esprit des lois. Dans ce cadre, la référence à la mécanique rationnelle, telle qu’elle est accomplie dans les Principia mathematica de Newton, permet d’éclairer la référence qu’il fait au mouvement des corps (Charrak, 2013).

, « Newton », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376426781/fr