Histoire naturelle

1L’Essai d’observations sur l’histoire naturelle (lu le 20 novembre 1721) a un statut particulier par rapport aux autres textes dits « de jeunesse » que Montesquieu a écrits sur des questions scientifiques. Il ne s’agit pas d’un discours qui rapporte devant l’académie de Bordeaux les différentes dissertations en concours. Si les recherches ont été menées dans le cadre de l’académie, il s’agit d’observations que Montesquieu a faites lui-même. Il y défend aussi une thèse particulière sur la formation des végétaux et une approche générale mécaniste des phénomènes naturels : l’œuvre est polémique. Il s’agit du texte scientifique de Montesquieu le plus construit et le plus long (450 lignes dans l’édition des Œuvres complètes). Avant d’examiner le contenu de ses thèses concernant le vivant, il faut s’interroger sur le sens donné à l’expression « histoire naturelle », ce qui permettra de préciser le regard que Montesquieu entend porter sur la réalité naturelle.

2Le titre que Montesquieu choisit n’est pas anodin : en effet s’interroger sur le sens de « l’histoire naturelle » conduit à examiner quel statut il accorde aux « observations » dans la recherche scientifique. Montesquieu distingue en science l’observation de la construction des systèmes : « Les observations sont l’histoire de la physique, et les systèmes en sont la fable. » (Pensées, no 163). Faut-il voir dans cette distinction un souvenir de l’apologue des fourmis et des araignées chez Bacon (Novum organum, I, 95) ? Cette distinction ne vise pas chez Montesquieu à disqualifier les faiseurs de Monde, comme Descartes, au profit d’attentifs et minutieux observateurs, comme Réaumur auquel le rôle de fourmi convient très bien. Montesquieu loue, par exemple, l’ouvrage de Bonnet sur les plantes parce qu’il mène le lecteur « d’observation en observation » (lettre du 20 février 1754), mais il loue aussi les systèmes de Descartes et de Newton. Observations et systèmes jouent un rôle dans la recherche : « celui qui ne saura pas faire un système comme Newton, fera une observation avec laquelle il mettra à la torture ce grand philosophe » (Essai d’observations sur l’histoire naturelle, OC, t. VIII, p. 223). L’esprit de système, qui dérive d’une certaine façon de l’esprit de géomètre (voir Casabianca, 2008, p. 290-295) conduit à oublier de se confronter au réel qui se donne à voir dans sa diversité et dans son histoire. Les observations ne sont jamais finies car la terre change constamment d’aspect : « La terre change si fort tous les jours qu’elle donnera sans cesse de l’emploi aux physiciens et observateurs » (Pensées, no 102). De ce point de vue Montesquieu renouvelle l’exigence baconienne de fidélité aux phénomènes : il s’inscrit dans ce courant qui oppose à la fascination des systèmes, à la prééminence des mathématiques dans l’ordre de la connaissance, l’exigence d’observer et de rapporter ce dont on fait l’expérience.

3Les observations rapportent les faits qui relèvent de la catégorie de l’histoire dans l’étude de la nature (la physique au sens large). L’histoire est le répertoire des faits à expliquer ; Montesquieu renvoie au sens premier d’historia comme enquête et collection de faits. Il signifie donc que les observations sont seules capables de fournir les faits qui sont collectés dans l’histoire ; d’une certaine façon elles sont le fondement de la physique puisque l’activité systématique, qui vient mettre en ordre et interroger ces faits, relève de la fable : elle est seconde et porte la marque des faiblesses de l’esprit humain.

4Dans cette présentation, l’étude de la nature (physique) est bien essentiellement histoire naturelle. Cela ne va pas de soi : Descartes par exemple avait rejeté l’histoire hors de la nouvelle rationalité more geometrico, de même que Hobbes. D’Alembert, dans la présentation des sciences du Discours préliminaire de l’Encyclopédie, ne parle pas d’histoire naturelle, mais désigne par le terme physique générale la connaissance non mathématisée de la nature qui « n’est proprement qu’un recueil raisonné d’expériences et d’observations ». Or c’est bien ce à quoi semble vouloir se livrer Montesquieu lorsqu’il écrit son Essai d’observations sur l’histoire naturelle. Voltaire dans l’article « Histoire » de l’Encyclopédie critique la distinction baconienne et propose d’éliminer l’expression histoire naturelle, qui engage à des confusions : elle est « improprement dite histoire » puisqu’elle n’est qu’une « partie essentielle de la physique ». L’argumentation de Montesquieu serait strictement inverse : cette appellation est à propos, puisque l’étude de la nature repose sur les faits observés qui sont rapportés pour être étudiés. Cette affirmation montre que Montesquieu opte, contre Descartes ici, pour un empirisme qui accorde à l’histoire un autre statut que la simple compilation de faits. Le renouvellement des observations engage la recherche et, dans la conception dynamique de la science qui est la sienne, il faut comprendre cette exigence comme une invitation à connaître. Pour Fontenelle, l’explication causale et la formulation des lois sont du ressort de la physique, tandis que l’histoire naturelle doit se borner à décrire. L’organisation de l’Académie des sciences reflétait cette division du travail. Quoique physique et histoire naturelle désignent étymologiquement la même chose, l’une en grec, l’autre en latin, la première cherche les causes, la deuxième décrit les faits : manifestement Montesquieu ne fait pas cette distinction. S’il parle plutôt d’histoire naturelle que de physique dans son titre, c’est aussi que cette expression désigne traditionnellement depuis le XVIe siècle ce qui touche à l’étude de la Terre, des minéraux, des végétaux et des animaux. Mais la thèse qu’il défend est claire : il entend parler des végétaux en « philosophe », c’est-à-dire en « physicien », en posant que « la plante la mieux organisée n’est qu’un effet simple et facile du mouvement de la matière » (Essai d’observations, OC, t. VIII, p. 207).

5L’expression histoire naturelle telle qu’on la trouve chez Montesquieu n’a donc pas exactement le sens qu’on lui donnera dans la seconde moitié du siècle. L’idée d’une histoire naturelle générale et particulière qui conduit à s’interroger sur les « époques de la nature » lui est étrangère. D’ailleurs les travaux de l’Essai d’observations sont plus une étude de la physiologie végétale (de la physique des plantes) qu’une description détaillée des végétaux ou qu’une tentative de classification. S’il examine bien un insecte au début de l’Essai d’observations, son attitude n’est pas celle d’un Réaumur qui écrit des « histoires particulières ». Malgré l’importance que Montesquieu donne aux observations il reste un « cartésien rigide » (Essai d’observations, OC, t. VIII, p. 213). Sa position, en ce début du xviii e siècle, est originale en ce qu’elle semble annoncer des thèmes essentiels qui seront développés dans l’histoire naturelle, mais qu’elle se rattache à une approche physicienne dans laquelle ne peut se déployer pleinement la nouvelle approche naturaliste.

6Montesquieu est « entre deux » époques. Il développe une physiologie mécaniste qui caractérise les penseurs du vivant à la suite de Descartes. Ses recherches se rapprochent d’une attitude plus médicale que naturaliste, comme cela apparaît dans L’Esprit des lois, où la description du jeu de la machine en fonction des changements de température met en évidence échanges organiques et variations climatiques (EL, XIV, 2). Montesquieu s’intéresse dans l’Essai d’observations à la formation des êtres vivants et à leur fonctionnement. Ces questions physiologiques, qui se posent aussi pour un « naturaliste » comme Buffon, ne fournissent pourtant pas le cadre de la recherche. Elles s’inscrivent au contraire comme un outil, pour l’étude de la reproduction essentiellement, dans un questionnement qui n’est plus physiologique. Il est notable que l’occupation essentielle de « l’observateur », qui s’attache à décrire minutieusement et à classer, est absente des travaux de Montesquieu. Il se montre d’une désinvolture qui exaspérerait Réaumur. L’Essai d’observations débute par l’étude d’un insecte ; or on ne sait rien du spécimen : « Ayant observé dans le microscope un insecte dont nous ne savons pas le nom (peut-être même qu’il n’en a pas, et qu’il est confondu avec une infinité d’autres qu’on ne connoît pas) […] » (Essai d’observations, p. 195). La parenthèse s’adresse d’ailleurs peut-être ironiquement à l’entomologiste. Montesquieu ne « classe » pas. Il n’élabore aucun « système » du vivant, quelle que soit la forme que pourrait prendre cet ordre, car il ne cherche pas à dégager un dessein d’ensemble de la nature ni même une esquisse (terme que l’on retrouve chez des penseurs aussi opposés que Bonnet et Buffon).

7Mais, en même temps, Montesquieu projette un regard qui ouvre la voie à l’histoire naturelle. Dans le Projet d’une histoire de la terre ancienne et moderne (OC, t. VIII, p. 183-184), le terme d’histoire se charge aussi de sa dimension temporelle. L’appel que lance Montesquieu insiste sur l’attention que les savants doivent porter aux changements de toutes sortes. Il s’agit bien d’une histoire dans le sens traditionnel d’une enquête qui repose sur les observations (le texte insiste sur la publicité des observations et sur la vérification nécessaire de ce qu’on examine) qui reste dans le cadre de la physique (mais on a vu que Montesquieu n’opposait pas ces deux termes) : l’attention aux processus naturels interroge cependant la nature dans son devenir, souvent insensible (Pensées, no 90). En même temps, on constate que Montesquieu se libère d’un certain nombre de contraintes épistémologiques qui pèsent sur les travaux d’observateurs comme Réaumur. Le récit biblique de l’œuvre des six jours et du Déluge, qui implique créationnisme et fixisme, ne sert pas de cadre à ses investigations (une citation de la Genèse est tournée en dérision, Pensées, no 1174 ; le sentiment de Montesquieu est « qu’il y avait fort peu d’espèces au commencement, qui se sont multipliées ensuite », Pensées, no 2014 ; des réserves très nettes sont exprimées sur le catastrophisme de Réaumur, Pensées, no 1481). On ne trouve pas non plus l’idée commune de la grande chaîne des êtres qui préfigure un ordre divin. La lecture que Bonnet fait du premier chapitre de L’Esprit des lois dans sa Contemplation de la nature est très conforme à son projet d’une science qui s’accorde avec la religion, mais elle est un contresens sur le texte. Enfin, à la fin de l’Essai d’observations (p. 219-222), Montesquieu s’oppose explicitement à l’anthropocentrisme et à son corollaire, l’utilitarisme, selon lequel Dieu a créé les plantes et les animaux pour l’homme et tous ont leur utilité, même si celle-ci reste cachée. Contre le providentialisme, il plaide pour un développement des capacités humaines à s’adapter aux circonstances. Il maintient en ce sens un utilitarisme, puisque la botanique reste dépendante des visées médicales et agronomiques, mais il se libère du carcan de la science ecclésiastique. Montesquieu reste un « physicien » contre un « observateur » comme Réaumur, son « histoire » reste physicienne et n’interroge pas la nature selon les catégories du naturaliste tel qu’il apparaît au début du XVIIIe siècle. Mais cette réserve toute « cartésienne » est paradoxalement ce qui le dégage des contraintes épistémologiques qui pèsent sur ces chercheurs, et ce qui fait qu’il semble annoncer l’approche naturaliste d’un Buffon, bien que les cadres scientifiques qu’il utilise soient différents. Cette réserve « anticipatrice » apparaît dans les thèses mêmes de Montesquieu sur le vivant : il entend maintenir un mécanisme rigide qui le place dans la lignée de Descartes et qui l’engage à critiquer la préformation au moment même où la grande majorité des savants s’accordent sur ce paradigme pour penser la reproduction. Une vue rétrospective peut conduire à rapprocher certains points de cette critique et de l’épigenèse que Montesquieu développe à partir de la pensée de Buffon, alors même que le contexte et la nature du questionnement sont complètement renouvelés chez le second.

8Le chapitre 2 du livre XIV de L’Esprit des lois nous fait voir la structure de notre machine et comment elle s’anime. Il engage à la fois une description de l’ordre machinal et une histoire de la sensibilité, puisque l’objet du chapitre est de montrer comment les hommes sentent différemment sous les divers climats. La compréhension de cette « créature sensible » passe par l’examen de l’être physique de l’homme (EL, I, 1). Le texte insiste d’abord sur les caractéristiques des fibres : ce qui permet de mettre en évidence le rapport de la machine et de son milieu, et l’ordre intérieur de la machine elle-même. Car la fibre est à la fois la surface de l’homme et son intérieur : elle tisse la matière de l’homme tout entier. Ce qui explique qu’on puisse voir la matière de l’homme dans le « tissu » de la langue de mouton. La caractéristique première de la fibre est sa contractilité qui détermine sa qualité : plus resserrée, la fibre a plus de « ressort » ; relâchée, elle a moins de force et de ressort (EL, XIV, 2). L’attention aux fibres manifeste la volonté de poursuivre l’étude mécaniste des phénomènes vivants tout en reconnaissant les difficultés insurmontables auxquelles se heurtait le mécanisme de Descartes. La représentation du corps comme étant constitué de fibres découle des observations microscopiques qui se multiplient à la fin du XVIIe siècle, et des efforts théoriques pour penser l’ordre de la machine à partir de ses microstructures. On trouve chez Baglivi une conception originale de la fibre vivante dont a pu s’inspirer Montesquieu. Il semble bien que Montesquieu pense aussi la fibre comme une forme élémentaire : la fibre se contracte, se durcit, s’allonge, se plie, se prolonge en se tissant. Sa malléabilité en fait la forme qui peut prendre toutes les formes, elle peut ainsi composer par sa transformation tous les organes du corps (Spicilège, no 27). Le corps dans son ensemble n’est donc qu’un tissu où tout est lié, puisque chaque fibre s’attache ou prolonge une autre fibre (par exemple, Spicilège, no 679). Si la fibre peut changer de forme, c’est que sa structure le lui permet : la fibre est un tuyau. Cette représentation s’accorde avec l’approche microstructuraliste mécaniste qui s’efforce de rendre compte des propriétés des corps par une description des structures et de leurs transformations. La contexture de la fibre la rend modifiable. Comme les fibres sont creuses, les variations de leur longueur et de leur ressort font qu’elles sont plus ou moins remplies, et que le liquide qu’elles contiennent est plus ou moins pressé. La théorie des fibres est inséparable d’une dynamique des fluides, comme on le voit dans la présentation que Montesquieu en fait dans le livre sur le climat. Il n’est donc pas étonnant de trouver dans ces textes un modèle hydraulique comme chez les iatrophysiciens. Le liquide est pressé, dévié, entraîné par ces canaux contractiles en même temps qu’il presse, dilate ou dégonfle ces canaux. Ainsi le mouvement des fluides est dirigé et se communique dans toutes les parties du corps. Il y a entre le jeu des fibres et le mouvement des fluides une causalité réciproque (EL, XIV, 2) qui doit permettre de rendre compte des phénomènes d’autorégulation qui caractérisent le corps vivant, mais aussi des dérèglements qui peuvent exister. Ce schéma apparaît nettement dans un texte reproduit où il est question de la contraction des muscles et de leur force (Spicilège, no 105).

9Il reste à voir selon quels principes Montesquieu conçoit l’intégration de ces microstructures. Là encore, l’approche est strictement mécaniste : il s’agit de comprendre « la mécanique du corps » (Essai sur les causes qui peuvent influer sur les esprits et les caractères, OC, t. IX, p. 238), de voir comment sont disposées les « parties organiques » (ibid., p. 237). C’est cette organisation qui est caractéristique du vivant et qu’il s’agit de mettre à jour (Pensées, no 76). Dans aucun texte il n’est fait allusion à un principe spirituel, une âme, une faculté naturelle pour rendre compte de la spécificité du vivant. Puisque tout est tuyaux (ou fibres, ou vaisseaux, ou canaux) et que tous les tuyaux sont remplis de liquides en mouvement, l’organisation des corps vivant doit s’appréhender à partir de deux thèses qui se renvoient l’une à l’autre : dans un corps vivant, tout est creux (Spicilège, no 501) et tout est plein (Pensées, no 1239). Il faut bien que tout soit creux pour que tout soit rempli, et inversement. Le tout du corps vivant doit se comprendre comme le tissage de l’ensemble des fibres qui est pénétré par l’ensemble des fluides en mouvement, c’est un tissage dynamique. Il est remarquable que cette théorie de la fibre, qui manifeste l’influence microstructuraliste et iatromécaniste, ne suppose pas, dans les textes de Montesquieu, une approche analytique du vivant. La compréhension du fonctionnement du corps ne repose pas sur une représentation atomiste du vivant. Montesquieu présuppose une physiologie économique où tout est en rapport avec tout. Dans ce sens, la fibre sert de paradigme : elle est la microstructure primordiale. Elle n’est pourtant pas élémentaire dans le sens où il suffirait de décomposer le corps en ses éléments pour en comprendre la structure. La fibre ne peut être au niveau du vivant ce que serait l’atome pour la matière inerte car elle n’est pas isolable. De par sa structure (un tuyau), elle suppose la liaison à d’autres fibres. La fibre est primordiale car elle est rapport et que la relation est première. Les fibres sont l’ensemble des rapports qui constituent l’être organique, les tuyaux ne sont que le tissage de ce qui se passe en eux ; ils sont les circuits qui font que tout est lié dans le corps. Tout en défendant une approche mécaniste, Montesquieu soutient une approche relationnelle du vivant ; ce qui lui permet d’articuler des thèses d’inspiration cartésienne à un regard hippocratique qui suppose un principe de totalité. C’est aussi ce qui fait que ses recherches physiologiques, malgré le mécanisme, ne l’engagent pas vers un réductionnisme matérialiste.

10La question de la génération concentre les difficultés concernant le vivant (Pensées, no 16). Au début du XVIIIe siècle, la situation semble pourtant se clarifier, ou tout du moins se stabiliser autour de la théorie de la préexistence des germes. C’est pourtant pour s’opposer à cette thèse que Montesquieu écrit son Essai d’observations. Il parle du « mystère » de la génération en examinant les difficultés de l’animalculisme. Il note soigneusement des observations, mais sa réserve vis-à-vis de « l’opinion des vers » vient sans doute du fait qu’elle suppose la préexistence des germes ; dans certains textes, les deux thèses sont nettement associées ; et les arguments que Montesquieu recopie renvoient à des difficultés que rencontrent la thèse de la préexistence (Spicilège, no 105 ; Pensées, nos 16 et 1174). L’examen du travail de Geoffroy, qui fut un événement médical et mondain en 1704, manifeste plus clairement encore cette opposition (Spicilège, no 105) : le texte qu’il reproduit confronte la thèse aux descriptions, comme pour opposer le système de la préexistence et l’histoire, la fable de la création et les observations qui font l’histoire naturelle. La dernière observation infirme l’idée d’un emboîtement des germes que soutiennent les défenseurs de la préexistence ; l’allusion à la tulipe de Malebranche (De la recherche de la vérité, livre I, chap. vi, § 1) est transparente ; il s’agit alors d’expliquer que sa thèse est affirmée contre l’observation. Certes Geoffroy n’est pas oviste comme Malebranche, mais c’est un auteur de référence. Les louanges au Créateur montrent le cadre théologique qui aveugle l’observateur. À de nombreux endroits le texte recopié par Montesquieu mime celui de Bougeant (Observations curieuses sur toutes les parties de la physique, Paris, 1719 ; Catalogue, no 1512) qui entend confirmer les thèses de Geoffroy par de nouvelles observations. Les explications de ces savants sont mises à l’épreuve. L’Essai de Montesquieu s’inscrit, jusque dans son titre, contre ces observateurs qui contemplent l’admirable ordre de la Création, sans véritablement essayer de porter sur la nature un regard susceptible d’en faire l’histoire.

11Sur ces questions compliquées, tout se joue donc dans les brins d’herbe. Si le domaine végétal est depuis Malpighi un terrain de prédilection pour l’approche du vivant dans son ensemble, il est aussi la source de l’inspiration de Malebranche sur la préexistence ; il s’agit de déloger l’adversaire sur son propre terrain. Tel semble bien être l’enjeu principal de l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle : les observations sur le gui, les mousses et la branche de saule sont non seulement les plus développées, mais c’est surtout à leur propos que Montesquieu tire des conclusions générales sur l’ordre de la nature et situe ses recherches dans les débats contemporains. C’est à propos des mousses que la thèse de la préexistence est clairement nommée et qu’elle fait l’objet d’une réfutation détaillée. Le texte met en scène l’hypothèse des graines : c’est l’hypothèse de départ à laquelle Montesquieu adhère ou feint d’adhérer et qui va être mise à l’épreuve de l’observation (Essai d’observations, p. 202-203 ; voir aussi Spicilège, no 247). La préexistence suppose en effet que toutes les plantes viennent de graines, puisque c’est en elles que les germes emboîtés sont contenus et se développent, se déplient, lorsque la plante pousse. Or l’objet de l’observation du gui, comme de celle des mousses, a pour but de montrer qu’on trouve des plantes qui se passent de graines. Pour compléter cette critique, Montesquieu convoque, comme faits polémiques, les phénomènes de boutures ou de régénération. L’enjeu semble alors double dans ce passage ; il s’agit bien d’invalider la préexistence, mais aussi de montrer comment la représentation fibrillaire s’oppose aux thèses germistes. Se faire une idée juste de la théorie fibrillaire est important, car Montesquieu va développer ensuite une explication mécaniste de la végétation à partir de l’idée de fibre.

12Il cherche à établir un modèle d’épigenèse mécanique de caractère général à partir de l’examen du cas particulier de la branche de saule. Il s’agit de présenter quelle peut être, pour la production des plantes, cette « simple opération » à partir des mouvements de la matière. Montesquieu déplace le sens du « mystère » de la génération de manière à relancer la recherche scientifique : on passe d’un inconnaissable théologique à une inconnue scientifique. La question qui se pose est alors de savoir comment se forment ces fibres, comment elles s’accroissent, comment un tissu se développe sans que rien n’y soit enveloppé. Car la fibre est creuse, elle ne contient pas en elle tous ses développements ultérieurs (ce n’est pas un germe) qui sont « fortuits ». L’idée d’ensemble est que c’est le mouvement des fluides qui anime les fibres et les fait croître. Les sucs contenus dans les fibres coagulent au contact de l’air et reforment un conduit dans leur étirement. C’est à partir de ce mouvement des sucs et des résistances qu’ils rencontrent qu’un circuit se forme qui permettra d’assurer à la plante son développement. Ce texte, qui est à contre-courant des thèses majoritairement acceptées par la communauté scientifique, manifeste une résistance. Sa conclusion revendique la filiation cartésienne de façon polémique. En distinguant les « cartésiens rigides », dont il fait partie, et les « cartésiens mitigés » (Essai d’observations, p. 213), il entend bien signifier que le mécanisme et la science ont subi une inflexion préjudiciable avec la doctrine de la préexistence. Avec elle s’insinue le discours théologique qui détourne les savants de leur recherche et aveugle les observateurs. Si le texte de l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle n’explique pas tout, il se veut exemplaire de l’attitude que le chercheur doit adopter face à la réalité naturelle.

, « Histoire naturelle », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376426595/fr