Réflexions sur le caractère de quelques princes

Catherine Volpilhac-Auger

[en]

1Les Réflexions sur le caractère de quelques princes et sur quelques événements de leur vie (tel en est le titre complet) font partie de ces nombreux ouvrages que Montesquieu a conservés en portefeuillet tout en en recopiant certains passages dans les Pensées, pour un usage non déterminé alors (voir nos 1302, 610-611, 614-624). Elles témoignent de l’intérêt de Montesquieu pour l’histoire, conçue comme laboratoire du politique, qui s’exprime dans une œuvre de la même époque, les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Mais elles montrent aussi à quel point il a été tenté par une histoire de France (même s’il élargit son horizon à d’autres princes ou à des papes) qui permettrait d’approfondir les « caractères », c’est-à-dire non pas de s’appuyer sur la causalité psychologique traditionnellement utilisée en histoire aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais de rapporter l’unité d’un personnage à des causes plus générales. C’est en fait la réfutation d’une interprétation qui privilégie le caprice et l’humeur, ou qui survalorise la complexité de princes traditionnellement considérés (souvent avec admiration) comme « politiques », c’est-à-dire comme maîtrisant toutes les situations et manipulant adversaires et alliés. Là où l’on voit généralement complexité et capacité de dissimulation (chez Tibère ou Louis XI), Montesquieu ne décèle que faiblesse, et ne voit que l’échec final de pitoyables tentatives pour s’assurer un pouvoir sans partage. Il condamne ainsi ce que son époque appelle la « politique », une histoire fondée sur le retour supposé de situations identiques et destinée à fournir des préceptes directement utilisables pour traiter les situations à venir — c’est ce qu’il faisait déjà dans l’opuscule De la politique (1725), pour mieux montrer qu’il existe de véritables déterminismes historiques, fondés sur des lois générales ; mais ceux-ci servent à expliquer et comprendre le passé, et non pas à prévoir l’avenir. Si l’on veut comprendre un prince et surtout ce qui s’est passé durant son règne, il faut connaître l’état des esprits, et ne pas se laisser abuser par des rapprochements plus capables d’obscurcir le sujet que de l’éclairer, comme ceux qui ont fait de Philippe II l’émule de l’empereur romain Tibère, machiavélique avant la lettre, alors que l’Espagnol a multiplié les erreurs et les faux-pas : « il avait le masque de la politique, et non pas la science des événements » (iii).

2Cet ouvrage d’une dizaine de pages se présente pour l’essentiel sous forme de parallèles entre des princes, et se caractérise donc par une discontinuité qui n’est pas étrangère à la manière des Considérations sur les […] Romains : Montesquieu refuse les formes traditionnelles du récit historique, et leur préfère indiscutablement l’analyse ; la forme du « parallèle », éminemment rhétorique quand elle s’insère dans un développement narratif, constitue ici un moyen d’approfondir, tout en réfutant les rapprochements trop faciles opérés de l’un à l’autre ; il s’agirait donc presque d’« anti-parallèles ».

3Il se compose comme suit : i : parallèle entre Charles XII, roi de Suède, et Charles le Téméraire ; ii : Tibère et Louis XI ; iii : Philippe II et Tibère ; iv : les papes Paul III et Sixte-Quint ; v : le duc de Mayenne lors des guerres de religion en France et Cromwell ; vi : Henri III, roi de France, et Charles Ier, roi d’Angleterre. L’article vii est entièrement consacré à Henri III, mais aussi au « caractère d’esprit qui régnait à sa cour et [à] l’état où était pour lors sa nation » ; il est intéressant de noter que Montesquieu s’appuie alors essentiellement sur le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, pour dénoncer l’homosexualité du roi (réputée asseoir la domination des favoris), la suprématie de Catherine de Médicis et des femmes, et une incapacité et une maladresse qui le firent détester de ses sujets. Le responsable de la Saint-Barthélemy est dénoncé plus sobrement que chez Voltaire, mais n’en est pas moins jugé sévèrement.

Bibliographie

Le manuscrit a disparu depuis 1957 (mais on sait qu’il est autographe, ce qui constitue un indice de datation : Montesquieu écrit peu lui-même à partir de 1734).

Mélanges inédits, Bordeaux, Gounouilhou, 1892, p. 171-189 (Henri Barckhausen éd.).

Réflexions sur le caractère de quelques princes et sur quelques événements de leur vie, OC, t. IX, 2006, p. 43-65 (Sheila Mason et C. Volpilhac-Auger éd. ; le texte reproduit celui de l’édition de 1892).