Régent, Le

Catherine Volpilhac-Auger

[en]

1Montesquieu a montré pour le personnage de Philippe d'Orléans, Régent (1674-1723) un grand intérêt. Rien n’atteste qu’il l’ait connu en 1722, quand il représente les intérêts bordelais à Paris ; mais dès décembre 1715 il lui envoie un Mémoire sur les dettes de l’État (OC, t. VIII, p. 43-64), en réponse à une lettre-circulaire d’octobre par laquelle Philippe d’Orléans lance un appel pour aider à résoudre à la crise financière qui asphyxie l’État. Après une fin de règne qui a surtout vu se développer le pouvoir autocratique du roi de France, sans aucun espoir de réforme, une telle initiative avait de quoi réjouir un jeune magistrat soucieux de l’intérêt de son pays — sa réaction immédiate en témoigne. La correspondance de Montesquieu montre d’ailleurs une certaine admiration pour le prince qui ne sévit pas contre le satirique Lagrange-Chancel (OC, t. XVIII, lettre 63 du 1er janvier 1724 ; voir aussi Pensées, no 29), ce qui ne l’empêche pas de se montrer sévère pour la Régence (« une succession de projets manqués et d’idées indépendantes, des saillies mises en air de système, un mélange informe de faiblesse et d’autorité, toute la pesanteur sans la gravité du ministère, un commandement toujours trop raide ou trop lâche […] » (Pensées, no 1613 ; voir aussi no 1306) ou pour l’homme : « il se conduisait par un bon mot, et on le gouvernait par un bon mot » (Pensées, no 800 ; voir aussi no 1018), ce qu’il résume en un autre bon mot : « il était indéfinissable ; on ne peut le définir qu’en ne le définissant pas « (Pensées, no 1396).

2Ce paradoxe, Montesquieu essaye de le résoudre dans les cinq Lettres de Xénocrate à Phérès, qui datent des années 1723-1724. Il y représente le Régent sous le nom d’Alcamène (les Pensées l’évoquaient comme « Pisistrate », no 173). Le portrait est plus moral que politique, et montre les traits déjà évoqués ci-dessus : vivacité allant jusqu’à la versatilité, goût des saillies et des réparties spirituelles, « sublime esprit qui fait les grandes vertus et les grands crimes » — et de fait dans le Spicilège il évoque le « complot » avec Stanhope, lors de la guerre de Succession d’Espagne (no 476), quoique dans l’ébauche de l’Éloge de Berwick, il défende sa valeur militaire (voir aussi Xénocrate à Phérès, Lettre 4). La réputation de débauche ne retient guère l’attention de Montesquieu : « [il] p[u]t y perdre sa raison, et jamais son secret » (Lettre 2), ce qui concorde avec le témoignage de Saint-Simon. Aux yeux de Montesquieu, il est plus important de considérer qu’il a les qualités des grands princes, et notamment la clémence (Lettre 1 : « Alcamène aime à pardonner, vous diriez qu’il trouve la paix dans l’âme de ses ennemis ; la clémence lui est si naturelle qu’il croit presque que c’est toujours à lui à la ressentir et aux autres à la recevoir »). Mais surtout il s’est appliqué à soulager les maux causés par le règne précédent (comme le laissait penser l’appel sur les dettes de l’État) et il fut aimé de ses peuples (Lettre 5). Il représente en quelque sorte « un anti-Louis XIV, le modèle de l’anti-despote » (Jean Ehrard), dont Montesquieu reproduit le discours « au Parlement dans la première séance » (Spicilège, no 278) auxquelles les Lettres persanes font écho (Lettre 89 [92], où est évoqué aussi le rétablissement du droit de remontrance). Le portrait est donc extrêmement favorable, surtout pour les premiers temps de la Régence : si à la suite d’une visite chez Saint-Simon en 1734, Montesquieu parle des Conseils comme d’une « pétaudière » (Spicilège, no 657), en 1721 les Lettres persanes saluaient la Polysynodie (1715 – septembre 1718) : « ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la France avec plus de sens : la durée en fut courte aussi bien que celle du bien qu’il en produisit. » (Lettre 132 [138]).

3On remarquera surtout que c’est en examinant la Régence que Montesquieu apprend à raisonner en politique, et à rompre avec la vision traditionnelle de ce qu’on appelle alors justement la politique, ou art de la prévision. En effet Philippe d’Orléans a eu l’art de déjouer tous les calculs des esprits les plus retors : « ses saillies sont ses principes ; ce qu’ils méditent, il le rencontre ; un instant lui donne tout ce qu’ils ont réfléchi » (Xénocrate à Phérès, Lettre 1). L’esprit est devenu principe de gouvernement, renvoyant aux oubliettes le machiavélisme comme les principes sclérosés auxquels s’était tenu Louis XIV vieillissant.

4Mais c’est aussi le Régent qui a donné tout pouvoir à l’infâme Dubois : « il en fut regardé d’abord avec mépris, et ensuite, sans avoir passé par la considération, il obtint la confiance. Fier d’avoir eu part à ses secrets, il fit des demandes téméraires et les obtint. Bientôt Alcamène, lassé du commandement, remit dans ses mains la souveraine puissance » (Xénocrate à Phérès, Lettre 3). Dans sa détestation du cardinal-ministre, Montesquieu rejoint un Saint-Simon et bien des aristocrates de son temps, qui n’eurent que mépris pour le favori de basse extraction (voir aussi Pensées, no 173, et Spicilège, no 743). Et surtout, la grande affaire de la Régence fut le système de Law (Xénocrate à Phérès, Lettre 3), qui vit de véritables bouleversements sociaux dont retentissent les Lettres persanes, mais aussi l’ensemble de l’œuvre de Montesquieu. La manière dont le prince laissa l’Écossais s’emparer des finances, et les spéculateurs (y compris les nobles les plus titrés) se livrer aux pires pratiques, ne peut susciter chez Montesquieu que la plus vive critique (LP, 138 [146] ; voir aussi Spicilège, no 615, recopié après 1734), même s’il lave le Régent du soupçon d’enrichissement : « les vices des petites âmes n’étaient pas les vices d’Alcamène » (Xénocrate à Phérès, Lettre 5).

5Est-ce le mot de la fin que celui-ci, « la régence du duc d’Orléans était un beau spectacle » (Pensées, no 2132 ; recopié après 1750) ? Formule sans aucun doute « un peu énigmatique », où on lira, plutôt qu’un regret tardif de la Polysynodie, « la beauté […] d’une conjoncture dont on pouvait tout craindre pour la paix publique et qui n’entraîna […] aucune violence », à la différence de la Fronde (Jean Ehrard). Mais cette remarque figure dans une brève série (Pensées, nos 2131-2134) dont l’ambition est peut-être autre : il y est surtout question de « représentation », et du pouvoir de l’apparence. Ce fut bien un « spectacle » que donna le duc à nul autre pareil, dont seul le drapé à l’antique des Lettres de Xénocrate à Phérès pouvait rendre compte : « Rappelons-nous ce que nous avons vu dans la minorité d’un grand prince de l’Europe, on peut dire qu’il n’y eut jamais de gouvernement plus singulier et que l’extraordinaire y a régné depuis le premier jour jusqu’au dernier […] » (De la politique, 1725, OC, t. VIII, p. 514).

Bibliographie

Montesquieu, Lettres de Xénocrate à Phérès, OC, t. VIII, 2003, p. 291-306.

Jen Ehrard, « Montesquieu, Saint-Simon et la Régence », Cahiers Saint-Simon 19 (1991), repris sous le titre « La Régence », dans Jean Ehrard, L’Esprit des mots. Montesquieu en lui-même et parmi les siens, p. 109-120.

Jean Bart, « Le réveil des prétentions parlementaires à la mort de Louis XIV », Cahiers Saint-Simon 27 (1999), p. 39-36.

Régine Jomand-Baudry, « Le Kam d’Anserol et autres variations allégoriques », dans Le Régent entre fable et histoire, Denis Reynaud et Chantal Thomas dir., Paris, CNRS Éditions, 2003, p. 121-131.