Justinien

Catherine Volpilhac-Auger

[en]

1L’empereur Justinien Ier (482- 565) est traditionnellement considéré au XVIIIe siècle comme un héros, le rénovateur de l’Empire romain d’Orient, qu’il étend et renforce contre les menaces barbares, et le principal soutien de la chrétienté. Mais surtout lui est dû un énorme travail de compilation et d’élaboration du droit romain, Code justinien, Digeste, Pandectes, complété par sa propre œuvre législative, les Novelles ; connu en Occident à partir du XIIe siècle, cet ensemble devient une des bases du droit français (il sert de droit écrit dans de nombreuses provinces où ne prévaut pas la coutume). Montesquieu l’étudie donc pendant ses études de droit ; en témoignent les épais volumes de la Collectio juris, ou notes de travail à partir du texte latin et des commentateurs et glossateurs (Mornac, Domat, etc.), constitués pour l’essentiel entre 1709 et 1713.

2Cependant dès les Romains (xx) en 1734, il montre une vive méfiance envers lui, comme envers tous les héros supposés de l’histoire ; la « reconquête » de la partie occidentale de l’Empire, due à Bélisaire et Narsès, est illusoire et éphémère ; les conversions ne sont dues qu’à la violence, la prétendue suppression de l’hérésie et des « sectes » une aberration qui pourrait rappeler l’attitude de Louis XIV envers les Réformés (voir aussi Pensées, no 1671). Le Corpus juris civilis si célébré ne vaut guère mieux : « Ce prince vendait également ses jugements et ses lois. » (Romains, xx). L’Esprit des lois reprendra ces accusations (VI, 5 ; voir aussi Pensées, no 1512) ; les références à Justinien y sont autant de dénonciations d’un pouvoir abusif, à la fois civil et religieux, qui apparaît comme l’essence même du despotisme. C’est ce que montrait déjà le chapitre xx des Romains, où Montesquieu discute longuement de l’historien Procope, auteur d’une œuvre double et embarrassante, l’une à la gloire de Justinien (Guerre des Perses, des Vandales, etc.), l’autre, dite Anecdota ou Histoire secrète, qui en relate les turpitudes, en particulier la mauvaise influence de l’impératrice Théodora, aux mœurs scandaleuses (Spicilège, no 430). Pour Montesquieu, la vérité  réside dans l’histoire secrète ; l’histoire officielle ne révèle que l’asservissement des esprits, et donc le despotisme qui guette tous les princes.

Bibliographie

Iris Cox et Andrew Lewis, « Montesquieu observateur et étudiant en droit, 1709-1720 », dans Montesquieu. Les années de formation (1689-1720), C. Volpilhac-Auger dir., Cahiers Montesquieu 5, 1999, p. 55-63.

C. Volpilhac-Auger, « Ex Oriente nox ? Le paradoxe byzantin chez Montesquieu », Dix-huitième 35 (2003), p. 393-404.

—, « De la Collectio juris à L’Esprit des lois : Justinien au tribunal de Montesquieu », Montesquieu, la justice, la liberté, Hommage de Bordeaux à Montesquieu, Bordeaux, Académie de Bordeaux, 2007, p. 35-43.