Extraits et notes de lecture

Catherine Volpilhac-Auger

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Sommaire

1Comme beaucoup de ses contemporains, Montesquieu s’est livré à la pratique fort utile des « extraits » ou notes de lecture, par lesquels on se constitue des dossiers documentaires ouverts ou systématiques. Mais ce qui est plus original, et particulièrement utile pour l’étude de son œuvre, il en fait un usage particulier, par un système de renvois dont il nous a laissé assez de traces pour qu’on connaisse mieux sa méthode de travail ; d’autre part subsistent plusieurs centaines de pages (au moins quinze cents) de ces extraits, ce qui permet de les étudier en eux-mêmes, pour mieux comprendre comment et pourquoi Montesquieu se livre à ces lectures. Enfin, ils apparaissent comme l’intermédiaire indispensable entre ses sources, soigneusement précisées dans ses notes, et ses ouvrages.

2Dans les Lettres persanes, les compilateurs sont dénoncés avec vigueur (LP, 64 [66]) ; mais cela n’est d’aucune aide ici, puisque Rica contestait le statut d’auteur aux compilateurs : comme le traducteur (LP, 123 [126]), le compilateur croit faire œuvre nouvelle et ne fait que répéter autrui. Or Montesquieu vise autre chose : se constituer un portefeuille documentaire, propice à la réflexion. Suit-il pour cela les principes humanistes, renouvelés au XVIIe sièce ? Ce serait une grave erreur de le croire, ou de le faire croire (Dornier 2008 ; pour une plus ample démonstration, voire l’introduction des Geographica, et Volpilhac-Auger, 1999 et 2003). Se conforme-t-il aux préconisations des oratoriens de Juilly, qui conseillent de constituer des dossiers thématiques ? Le penser conduit à manquer l’essentiel de la démarche de Montesquieu, et sa principale originalité : celle-ci ne pouvait qu’échapper à Henri Roddier (1952), qui ignorait tout des recueils constitués par Montesquieu, inaccessibles avant 1953, date réelle de publication des premiers extraits des Geographica (voir ci-après).

3Ce portefeuille est important : si on relève soigneusement les renvois internes à l’œuvre et si l’on fait la somme des volumes conservés, on arrive à près de quatre-vingts extraits d’un auteur ou d’un ouvrage (de l’Alcoran [Coran] à Wansleben, par ordre alphabétique et suivant l’orthographe de l’époque), et vingt-huit recueils divers, principalement thématiques (« Pièces diverses », mais aussi Juridica et Politica, chacun en deux volumes) — chiffres que l’on considérera comme provisoires, tant la reconstitution est hypothétique. Mais a-t-on affaire pour autant à des compilations ? C’est ce que l’on avait cru longtemps, au point de ne publier que très partiellement, comme l’avait fait en 1953 l’édition dirigée par André Masson, en son tome II, des textes des Geographica II que l’on jugeait de simples recopiages, évidemment très réduits par rapport à l’original ; n’en avaient alors été donnés que quelques passages où apparaissait un commentaire personnel de Montesquieu. Or non seulement ces commentaires sont beaucoup plus nombreux qu’on ne l’a alors écrit, mais la rédaction même de ces notes passe par des choix évidemment révélateurs : quand il lit la Description de la Chine du P. Du Halde (1735), Montesquieu n’en retire que 3% ; on remarque par exemple qu’il signale à plusieurs reprises, et parfois avec force détails, que les empereurs chinois se laissent facilement berner par des charlatans qui leur proposent le breuvage d’immortalité. Cela révèle que Montesquieu est attentif à toutes les marques de superstition chez un peuple que les Jésuites veulent faire passer pour soucieux de spiritualité… Cela justifie pleinement la publication de ces notes dans l’édition des Œuvres complètes : ce qui tenait en quelques dizaines de pages en 1953 et 1955 en couvrira plus de deux mille dans la nouvelle édition. Sans compter les fragments de notes de lecture qu’on trouve ponctuellement dans le Spicilège

4Les premières notes que Montesquieu a prises sont semble-t-il sur le droit romain : il s’agit de la Collectio juris, ensemble de six volumes publié pour la première fois en 2005 ; sans doute faut-il leur accorder un statut particulier, car il s’agit avant tout d’un corpus de travail, annoté par Montesquieu durant ses années d’étude et ses premières années au Parlement, pour se former à son métier. S’il est peu utile pour L’Esprit des lois (en effet, ces notes sont antérieures à 1721, et datent pour l’essentiel de la période 1709-1713), pour lequel il revient au texte original du Corpus juris civilis plutôt qu’à ses notes anciennes, cet important recueil permet pour la première fois de prendre la mesure de ce qu’a été la formation intellectuelle de Montesquieu, en un moment décisif de sa carrière. Il révèle un Montesquieu qui se confronte à l’esprit du droit romain, ce qui laissera en lui une marque ineffaçable. Un autre recueil particulier, et en fait la seule véritable « compilation », est le Recueil d’airs, constitué par Montesquieu pour le prince de Galles, et donc destiné à un usage particulier (seul le sommaire en est publié dans les Œuvres et écrits divers II, donc au tome IX des Œuvres complètes).

5Des recueils thématiques ne subsistent que deux fragments : le plus important (plus de sept cents pages), et le seul volume complet, est le Geographica II déjà mentionné, conservé au château de La Brède jusqu’à la dation de Jacqueline de Chabannes en 1994, et désormais intégralement publié (OC, t. XVI, 2007) ; il comprend des extraits des ouvages suivants : Addison, Remarques sur différentes parties d’Italie (en fait Montesquieu a traduit lui-même les Remarks on several parts of Italy, 1705) ; Gaya, Cérémonies nuptiales de toutes les nations ; Voyages du nord, tome VIII ; Dampier, Voyages autour du monde ; La Loubère, Du royaume de Siam ; Anciennes relations des Indes et de la Chine par deux voyageurs mahométans (traduction d’Eusèbe Renaudot) ; « Quelques remarques tirées des conversations que j’ai eues avec M. Ouanges » (=Arcadio Hoang) ; Du Halde, Description de la Chine ; Abulgazi Bayadur-Khan, Histoire des Tartares ; François Bernier, Voyages ; Lettres édifiantes et curieuses ; Missions des jésuites au Levant. Les seuls passages autographes sont ceux qui concernent les Lettres édifiantes ; les autres sont dus à aux secrétaires E, E’ et H (respectivement 1734-1739, 1739 et 1741-1742) ; c’est dire que tous ces extraits ont directement servi pour L’Esprit des lois (on y reviendra). Par ailleurs, si l’on excepte deux volumes (XXI et XXII) des Lettres édifiantes qui figuraient dans les Geographica I, c’est quasiment toute l’information de Montesquieu sur la Chine qui est disponible. Un cas particulier : celui des « Quelques remarques sur la Chine que j’ay tirées des conversations que j’ai eues avec M. Ouanges », seul extrait à être publié intégralement dans l’édition Masson, mais qui a toutes chances, selon M. Benítez, d’être non pas de Montesquieu, comme semble l’indiquer le titre, mais sans doute de Fréret, Montesquieu s’étant contenté de les faire recopier, sans grande intervention de sa part.

6Du volume Commerce ne nous est parvenue que la fin (Bordeaux, Ms 2526/21 à 24, dation Chabannes), qui fait succéder, avec une pagination continue, l’Histoire du commerce et de la navigation des anciens, de Huet, aux dernières pages du Dictionnaire de commerce de Savary Des Brûlons. Ce recueil, de la main du secrétaire Bottereau-Duval, est ancien (ce secrétaire a travaillé pour Montesquieu de 1718 à 1731) ; d’autres extraits, conservés sous la même cote (Ms 2526), consacrés à des ouvrages divers, appartiennent aux dernières années de Montesquieu, quand l’achèvement de L’Esprit des lois lui permet de se jeter avidement sur de nouvelles lectures (toute une section du colloque Montesquieu œuvre ouverte (1748-1755) ? leur est consacrée). On peut énumérer les principaux titres, dont on trouvera le détail (sauf un ou deux oublis) dans l’Inventaire des fonds manuscrits relatifs à Montesquieu conservés à la bibliothèque de Bordeaux de Louis Desgraves, le tout couvrant quelques centaines de pages : Homère (Iliade, Odyssée), Virgile (Géorgiques), Fénelon (Télémaque) ; Recueil A, 1745 ; Bernis, Œuvres mêlées ; Hippocrate ; Brisson, De regio Persarum, 1595 ; La Thaumassière, Anciennes et nouvelles coutumes […], 1679 ; Pierre de Fontaines, Conseil à un ami ; Cardin Lebret, Ordo perantiquus civilium […], 1604 ; Gordon, The History of our national debts and taxes, 1751 ; Nickolls [=Plumard de Dangeul], Remarques sur les avantages […] de la France et de la Grande-Bretagne, 1754 ; Notes sur le cobalt ; Gazette d’Utrecht, 27 février 1750 ; Suite des Nouvelles d’Amsterdam, 14 janvier 1749 ; Du commerce des Hollandais ; Remontrances sur les événements de 1752 entre le roi et les parlements ; Dutot, Réflexions politiques sur les finances et le commerce ; Édit du roi publié en parlement le 15 décembre 1599 ; Savary Des Brûlons, Dictionnaire de commerce, articles Vin-Yvoire ; Huet, Histoire du commerce et de la navigation des anciens ; Dubos, Les Intérêts de l’Angleterre mal entendus ; Gazette d’Utrecht, 25 janvier 1754 ; Belloni, Dissertation sur le commerce, 1751 ; Anson, Voyage autour du monde, 1749 ; Chassipol, Traité des finances […] des Romains, 1740 ; Sloane, Histoire de la Jamaïque, 1751 ; Boureau-Deslandes, Essai sur la marine et le commerce, 1743.

7La diversité de tous ces extraits est frappante : aux considérations économiques s’ajoutent un intérêt purement esthétique mais aussi historique (Homère, Virgile), la curiosité constante pour les récits de voyage (Anson, très sévère pour les Chinois, apparaissant en quelque sorte comme l’antidote des Jésuites, qui leur sont très favorables), et la recherche de documents livrant une information qui constitue la matière même de certains chapitres de L’Esprit des lois : c’est ainsi que le Conseil à un ami de Pierre de Fontaines, un ouvrage juridique du XIIIe siècle, offre la matière du livre XXVIII de L’Esprit des lois ; et de fait, il est écrit de la main d’un secrétaire (Damours) qui a travaillé pour Montesquieu en 1748, juste au moment de l’achèvement de ce livre.

8Si l’on peut se demander, pour le seul volume Commerce, si c’est le secrétaire ou Montesquieu lui-même qui a pris les notes, dans tous les autres cas, il est manifeste que même si Montesquieu laisse la plume à ses secrétaires, il est bien l’auteur de tous ces extraits. On observe toujours la même méthode : une transcription parfois calquée sur le texte d’origine, mais en fait le plus souvent remodelée, suivie de la mention de page (quelquefois omise, mais rarement), et comportant à intervalles irréguliers une intervention personnelle de Montesquieu, toujours signalée par un astérisque (*), parfois traitant d’un problème de fond (sur la partialité des Jésuites envers les Chinois, ou les causes de la durée de l’empire chinois), parfois humoristique : ainsi à propos du Traité des finances des Romains, où il est « dit qu’un grammairien nommé Daphnis fut vendu plus de 75 mille livres. » : « *C’etoit bien de l’argent pour un grammairien » ; plus haut, il est question de « ce que l’auteur trouve très juste *Et moi très impertinent ». Ainsi l’extrait se présente, de manière évidente comme ici, ou plus discrète ailleurs, comme un dialogue critique, et la lecture-écriture comme un travail de filtration active, qui lui permet d’extraire non pas seulement ce qui serait juste et intéressant, mais ce qui est utile, voire utilisable.

9J’ai étudié ailleurs (Volpilhac-Auger, 1999) la manière dont Montesquieu s’approprie les textes, les réécrit en les condensant, non seulement parce qu’il faut les résumer pour en donner « l’extrait », mais aussi parce qu’il veut rendre plus frappante une idée, ou plutôt parce que d’un simple constat, assez anodin sous la plume de l’auteur de l’ouvrage, il veut tirer tout le sens possible. On peut étudier les trois stades, en partant du texte de Du Halde, t. I, p. 380 : « [Ven Ti] cultiva la terre de ses mains royales pour ennoblir en quelque sorte une profession si pénible ; il fit planter des mûriers dans son palais, et y fit nourrir des vers à soie, pour engager les grands à suivre son exemple, et il obligea l’impératrice et ses femmes à travailler des ouvrages à l’aiguille, pour animer les dames chinoises à se faire une semblable occupation. » Dans les Geographica II, f° 137v°, cela donne : « [Il] cultiva la terre de ses mains pour rétablir l’agriculture, fit planter des mûriers dans son palais et travailler à la soie l’imperatrice et ses femmes. » Et finalement dans L’Esprit des lois, XIV, 8 (note c) : « Ven ty, troisième empereur de la troisième dynastie, cultiva la terre de ses propres mains, et fit travailler à la soie, dans son palais, l’impératrice et ses femmes. »

10Le travail de « condensation » explique la bizarrerie de l’expression — car il n’est pas pensable que l’impératrice ait dû sortir du palais impérial, même pour cette occupation : il s’agit en fait d’une contamination avec la phrase précédente. Le commentaire de Du Halde (« pour animer les dames chinoises… ») paraît inutile dès le stade de la lecture, mais surtout la structure de la phrase, qui met en valeur le groupe « l’impératrice et ses femmes », et le détail même de l’expression (« travailler à la soie »), paraissent également d’ores et déjà fixés. Dans d’autres exemples, il apparaît que le rythme, le balancement des phrases, le choix des mots tendent à faire de l’extrait une prérédaction, plus proche du texte de L’Esprit des lois que de celui de Du Halde, comme Françoise Weil en donnait des exemples dans son introduction aux Geographica II dans l’édition Masson ; ainsi le très fameux chapitre sur l’esprit du despotisme (V, 13), est sorti du XIe recueil des Lettres édifiantes, p. 315 : « Nos sauvages ne sont pas accoutumés à cueillir le fruit aux arbres ; ils croient faire mieux d’abattre les arbres mêmes, ce qui est cause qu’il n’y a presque aucun arbre fruitier aux environs des villages. » Dans les Geographica, on lit : « Les sauvages pour cueillir le fruit des arbres abattent les arbres mêmes, ce qui fait qu’il n’y a pas d’arbres fruitiers autour des villages », avec en marge une remarque postérieure : « C’est l’image de rois despotiques ». L’Esprit des lois écrira : « Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l’arbre au pied, et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. » On est loin des préoccupations des pères jésuites, désolés de l’incapacité de ces sauvages…

11On peut même aller jusqu’à dire que les recueils d’extraits expliquent certains aspects de la composition de L’Esprit des lois : le très bref chapitre 8 du livre XIV est composé de trois paragraphes, qui dans le manuscrit n’étaient que deux ; ceux-ci sont en fait constitués, en tout et pour tout, notes comprises, de trois citations des Geographica II, deux de Du Halde, une de La Loubère. De même, au livre XIX, les chapitres 9 à 20 (soit dix pages dans les éditions modernes), qui étudient les mœurs et manières des nations ou leur caractère, afin de voir comment se forme « l’esprit général », comportent huit références à des ouvrages dont l’extrait figure dans les Geographica (Du Halde, Dampier, les Lettres édifiantes et curieuses, le Journal de Lange au tome VIII des Voyages du nord) — une neuvième étant implicite dans une formulation générale. Là encore, le rôle du recueil d’extraits est patent : il semble bien que Montesquieu rédige ces pages en l’ayant constamment sous les yeux — signe, non pas qu’il décalque l’œuvre-source, mais qu’en lisant celle-ci il entrevoit l’usage qu’il en fera et construit l’œuvre à venir, et surtout qu’il relit l’extrait pour en nourrir celle-ci. On n’en déplorera que davantage la disparition des Geographica I, qui devaient comporter, outre des extraits du Voyage en Perse en dix volumes de Chardin, les Recueils des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, dont Montesquieu fait un usage considérable ; certes, cet ouvrage n’est jamais mentionné comme ayant fait l’objet d’un extrait ; mais on a peine à croire qu’il s’y soit reporté aussi fréquemment s’il ne l’avait pas lu la plume à la main.

12Autre révélation sur sa méthode de travail : le manuscrit de travail de L’Esprit des lois (conservé à la Bibliothèque nationale de France) porte dans ses marges des références incomplètes, par exemple : « voi. [pour « voyez »] Geog. p. 128 » ; et dans la version imprimée, figure un renvoi à l’œuvre correspondante, signe que Montesquieu, ou plus vraisemblablement le secrétaire, s’est reporté au volume et à la page désignés, pour inscrire la référence utile aux lecteurs, celle de l’ouvrage original — ce pour quoi les références de page avaient été soigneusement notées dans l’extrait : moins pour s’y reporter lors d’une relecture que pour le produire comme référence. Les manuscrits des archives de La Brède, dont certains dossiers sont restés inachevés, voire « en chantier », révèlent un autre aspect. Montesquieu fait recopier sur des fiches, qu’il appelle bulletins (ou « bultins »), des passages de ces extraits, qui renvoient à ceux-ci, et jamais à l’original — là encore, il appartient sans doute au secrétaire, dans une phase ultérieure, de rechercher la référence qui seule passera dans la version imprimée (voir L’Atelier de Montesquieu, p. 17-22). Le même passage est parfois recopié deux fois, par des mains différentes (avec des variantes dues à la négligence ou à une difficulté de lecture), mais surtout on trouve rassemblées dans une chemise des séries entières de fiches, de la main du même secrétaire, tirées des mêmes feuilles de papier, sur le même sujet, recopiant des passages du même recueil d’extraits : le volume Pièces diverses a ainsi servi à alimenter une quarantaine de fiches consacrées aux « diverses destructions » dues au fanatisme ou à la cruauté, tout au long de l’histoire de l’humanité (Ms 2506/8, L’Atelier de Montesquieu, p. 93-115, republiés dans De l’esprit des lois (manuscrits), OC, t. IV, p. 805-825) ; des fragments de chapitres rédigés à une époque antérieure n’apprennent rien sur le sort que leur destinait Montesquieu. Seul reste ce geste : une relecture systématique qui détaille l’extrait en fragments utilisables, papillons de papier volants ou épinglés, ou plus prosaïquement « post-it » qui sont peut-être restés jusqu’à aujourd’hui à la place que leur avait assignée Montesquieu, et qui auraient pu devenir les articulations essentielles de développements comparables à ceux qu’avait permis Du Halde.

13Un point mérite d’être noté : le philosophe n’a aucun doute sur des notes prises plusieurs années auparavant, et les reprend telles quelles, manifestement sans se soucier de l’original. Attaqué par des notables de Gênes, qui s’étaient adressés à son amie Mme de Tencin pour contester le rôle dans leur cité de la banque Saint-Georges, tel qu’il l’évoquait dans L’Esprit des lois (II, 3), il lui répond : « Il y a environ deux mois que, sur votre lettre, j’allai chercher si je m’étois trompé, et je me suis trouvé fort consolé quand j’ai vu que M. Addison — qui étoit l’homme du monde qui savait le mieux ce qu’il disait — passant à Gênes comme moi, avait fait cette réflexion » (15 avril 1749 ; OC, t. XX). Il dit avoir traduit lui-même de l’anglais la page du Voyage d’Italie qu’il cite alors ; or il s’agit des premiers mots du premier extrait des Geographica, tels qu’il les avait fait transcrire entre 1734 et 1739 (et sans doute plutôt au début de cette période). Tout dans sa lettre laisse supposer qu’il s’est reporté à l’ouvrage d’Addison, qu’il possède à La Brède où il séjourne alors — mais il est manifeste qu’il ne l’a pas fait : point n’était besoin de chercher l’ouvrage, de le feuilleter et de le retraduire, puisque la solution était à portée de main. En accord avec lui-même, Montesquieu peut répondre sans hésitation à Mme de Tencin et aux Gênois contestataires : signe que pour lui l’extrait, dont nous avons dit qu’il ne prétend ni à l’objectivité ni à la neutralité, n’est à ses yeux jamais faux, inexact ou tendancieux, puisqu’il est de bonne foi.

14On s’attardera seulement pour l’anecdote sur le fait que l’intervention d’un secrétaire a souvent pour conséquence que les noms propres sont reproduits de manière approximative, que le texte ait été dicté (ainsi « le Kandahar » devient « le camp d’Haar », OC, t. XVI, p. 454) ou transcrit ; heureusement, Montesquieu se soucie peu de garder les noms chinois que Du Halde offrait à profusion (et qu’estropie régulièrement le secrétaire qui manifestement copie un texte qu’il a du mal à relire) ; l’exotisme en la matière lui paraît oiseux : mieux vaut comprendre une institution qu’en fournir le nom, ou plutôt sa transcription francisée. On retiendra plutôt que si Montesquieu avait signalé systématiquement les numéros de pages, il aurait pu les mettre pour chaque référence produite en note. Faute de les avoir trouvées, certains critiques (à commencer par Voltaire) ont accusé Montesquieu de désinvolture : il aurait forgé des citations, ou se serait autorisé de textes qui n’existaient pas. Ainsi de ce bâton « qui gouverne la Chine », aux dires de Du Halde, pourtant très favorable aux Chinois (EL, VIII, 21). Contrairement à ce qu’on a cru longtemps, cette citation vient bien de Du Halde (t. II, p. 134), via les Geographica II. Montesquieu avait d’ailleurs parfois veillé à ce que le renvoi de page fût bien fait : dans le manuscrit de L’Esprit des lois figurent certains renvois qui disparaissent dans l’imprimé, car ils ne pouvaient être accompagnés d’une référence de page (absente des Geographica) : dans le doute, mieux valait s’abstenir.

15Pour conclure, on insistera sur le fait que ces extraits représentent une part immense du savoir sur lequel se fonde l’œuvre poursuivie pendant plus de quinze ans ; ils constituent la preuve, non seulement de la véracité des informations, mais aussi du souci qu’a eu Montesquieu de ne fournir aucun fait qui ne fût vérifiable. Mais il ne faut pas oublier qu’en menant ces immenses lectures avec tant de soin et d’esprit critique, en accumulant aussi méthodiquement tous les éléments nécessaires à l’œuvre à venir ou en gestation, Montesquieu s’est aussi donné une méthode intellectuelle : sélection des informations, mise en relation de celles-ci, extrapolations et approfondissement à partir de faits apparemment anodins ou auxquels l’informateur n’attachait qu’une importance minime : c’est en constituant ces recueils d’extraits que Montesquieu est devenu l’auteur de L’Esprit des lois.

Bibliographie

Manuscrits

Geographica II : Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2057.

Notes de lecture : Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2526 (accessible en ligne à l’adresse http://bibliotheque.bordeaux.fr/in/faces/imageReader.xhtml?id=h::BordeauxS_Ms2526_JPEG).

Collectio juris : Paris, BNF, n.a.fr. 12837-12842.

D’autres extraits, éparpillés au sein d’autres manuscrits, sont signalés dans les Œuvres complètes et dans le volume d’Extraits et notes de lecture (OC, t. XVII, Rolando Minuti dir.).

Éditions

Œuvres complètes, André Masson dir., t. II, 1953, p. 923-963 (Geographica II, éd. Françoise Weil), et t. III, p. 703-720.

Collectio juris, OC, t. XI et XII (éd. Iris Cox et Andrew Lewis), 2005.

Extraits et notes de lecture : Geographica II, t. XVI (2007, C. Volpilhac-Auger dir., édition intégrale) ; XVII (à paraître, dir. Rolando Minuti).

Bibliographie

Louis Desgraves, « Les extraits de lecture de Montesquieu », Dix-Huitième Siècle 25 (1993), p. 483-491, développant, du même, « Notes de lecture de Montesquieu », Revue historique de Bordeaux, 1952, p. 149-151, et repris dans L. Desgraves, Montesquieu, l’œuvre et la vie, Bordeaux, L’esprit du temps, 1995, p. 261-273.

Henri Roddier, « De la composition de L’Esprit des lois. Montesquieu et les Oratoriens de Juilly », Revue d’histoire littéraire de la France 52 (1952), p. 439-450.

Cecil P. Courtney, avec la collaboration de C. Volpilhac-Auger, « Liste bibliographique provisoire des œuvres de Montesquieu », Revue Montesquieu 2 (1998), p. 211-245. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article157

Miguel Benítez, « Montesquieu, Fréret et les remarques tirées des entretiens avec Hoangh », dans Actes du colloque international de Bordeaux pour le 250e anniversaire de L’Esprit des lois, Louis Desgraves dir., Bordeaux, Bibliothèque municipale, 1999, p. 111-126 ; repris dans OC, t. XVI, p. 419-434.

C. Volpilhac-Auger, « Du bon usage des Geographica », Revue Montesquieu 3 (1999), p. 169-178. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article325

—, « Montesquieu en ses livres : une bibliothèque à recomposer », Bibliothèques d’écrivains, Paolo D’Iorio et Daniel Ferrer dir., Paris, CNRS Éditions, 2001, p. 51-69.

—, L’Atelier de Montesquieu : manuscrits inédits de La Brède, Cahiers Montesquieu 7, 2001.

—, « L’ombre d’une bibliothèque. La bibliothèque manuscrite de Montesquieu, dans Lire, copier, écrire. Les bibliothèques manuscrites et leurs usages au XVIIIe siècle, Élisabeth Décultot dir., Paris, CNRS Éditions, 2003, p. 79-90.

—, avec la collab. d’Hélène de Bellaigue, Les Plus Belles Pages des manuscrits de Montesquieu confiés à la bibliothèque municipale de Bordeaux par Jacqueline de Chabannes, Bordeaux, William Blake and Co, 2005, p. 13-35.

Christophe Martin, « ’L’esprit parleur’. Montesquieu lecteur d’Homère, Virgile, Fénelon et quelques autres », dans Montesquieu œuvre ouverte (1748-1755) ?, Catherine Larrère dir., Cahiers Montesquieu 9, Naples, Liguori, 2005, p. 271-292.

Rolando Minuti, « Montesquieu et le récit de voyage de l’amiral Anson », dans Montesquieu œuvre ouverte (1748-1755) ?, Catherine Larrère dir., Cahiers Montesquieu 9, Naples, Liguori, 2005, p. 253-270.

Christian Cheminade, « Le Conseil à un ami : Montesquieu, lecteur de Pierre de Fontaines », dans Montesquieu œuvre ouverte (1748-1755) ?, Catherine Larrère dir., Cahiers Montesquieu 9, Naples, Liguori, 2005, p. 293-303.

Carole Dornier, « Montesquieu et la tradition des recueils de lieux communs », Revue française d’histoire littéraire de la France 108 (2008/4), p. 809-820.

C. Volpilhac-Auger, « Of the proper use of the stick. The Spirit of the Laws and the Chinese Empire », dans Montesquieu and his legacy, Rebecca E. Kingston dir., New York, SUNY, 2008, p. 81-96.