Ébauche de l’éloge historique du duc de Berwick

Catherine Volpilhac-Auger

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Sommaire

1Quelques semaines après la mort du maréchal de Berwick, tué par un boulet de canon le 12 juin 1734, lors du siège de Philipsbourg, le comte de Bulkeley, beau-frère de Berwick et témoin de sa mort, écrit à Montesquieu : « J’ai vu dans la gazette de Hollande [=la Gazette d’Amsterdam du 29 juin 1734] une espèce d’éloge bien pitoyable de feu M. le Maréchal, je voudrais que cette matière fût touchée par une main plus habile, personne ne pourrait le faire si bien que vous, mon cher président. Vous l’avez bien connu et il me semble qu’il y aurait de belles choses à dire sur ses mœurs et son désintéressement. Cela se pourrait traiter dans une lettre à un ami. Je voudrais que le monde fût instruit de ses vertus, et que l’on rendît à sa mémoire la justice que l’envie et l’ignorance lui ont refusée pendant sa vie » (15 juillet 1734 ; OC, t. XIX, lettre 36). Montesquieu, fort ami de plusieurs des enfants du maréchal (l’abbé de Fiztjames, Henriette de Renel) répond à cette invite ; mais jamais il ne publia ni même n’acheva ce travail, qui paraît postérieur à 1751 d’après certains détails (notamment il semble parler au passé de Mme de Berwick, morte cette année-là). Près de vingt ans après la mort du duc de Berwick, cet éloge avait-il encore des raisons de paraître ?

2C’est seulement en 1778 que l’abbé Hooke, fort lié aux Philosophes, fit paraître ce document en son état d’imperfection (de nombreux passages restent en blanc), en tête des Mémoires du maréchal ; c’est cette édition, bientôt intégrée au corpus de Montesquieu (dès les Œuvres posthumes de 1783 publiées par Jean-Baptiste de Secondat) qui est reprise dans les Œuvres complètes en cours de publication (t. IX, 2006). L’éditeur déclare n’avoir disposé que d’un « projet d’un discours, un pur brouillon raturé, parsemé de blancs qu’il comptoit remplir. » (Avertissement). De fait, la liste des manuscrits envoyés par Joseph Cyrille de Montesquieu à son cousin Charles Louis en Angleterre, en 1818, contient « un cahier intitulé : matériaux pour servir à l’Histoire de feu M. le Maréchal de Berwik » (OC, t. I, p. lxxvi) ; cela correspond sans doute au document utilisé par Hooke. Laboulaye signale dans sa présentation de cette œuvre : « ce brouillon existe ; il est dans le cabinet de M. Boutron à Paris. M. Vian a relevé les variantes du manuscrit et du texte imprimé, et a eu la bonté de les mettre à ma disposition » (Œuvres de Montesquieu, t. VII, 1879, p. 96). Il a disparu depuis.

3Le texte comporte deux parties : la première, fondée sur les Mémoires eux-mêmes, est consacrée à l’homme public, à sa carrière jusqu’en 1716, date à laquelle son commandement en Guyenne permit à Montesquieu de le rencontrer – la transition est toute trouvée pour une seconde partie, beaucoup plus personnelle, consacrée à l’homme privé, et à un véritable éloge des qualités humaines du personnage. La première partie, scandée de dates, évoque sommairement la brillante carrière militaire du fils naturel de Jacques II au service de la France, jusqu’à la guerre de Succession d’Espagne, beaucoup plus détaillée ; le récit s’en interrompt avec la mort du Régent (rien n’est dit des circonstances de sa mort, lors de la guerre de Succession de Pologne), et c’est seulement à la fin de la seconde partie (beaucoup plus brève) qu’est évoqué le point délicat de son absence de l’expédition d’Écosse en 1715, en faveur du Prétendant – c’est même ce qui conclut (provisoirement ?) cette partie, consacrée à la manière dont il remplit (admirablement) ses devoirs : généreux en tous les sens du terme, fidèle en amitié, profondément religieux, il a parfaitement illustré la France, où il était arrivé dès l’âge de sept ans, et dont il avait adopté la nationalité. Sa présence en Bordelais, dont rend aussi compte la Collectio juris, est ainsi évoquée : « la réputation de son sérieux nous effraya ; mais à peine y fut-il arrivé qu’il y fut aimé de tout le monde ». Montesquieu ne peut dissimuler une certaine rudesse de l’homme de guerre : « Il ne savait jamais dire de ces choses qu’on appelle de jolies choses ». Mais c’est pour mieux mettre en valeur les qualités autrement solides : la franchise, et le fait qu’il était « surtout exempt de ces fautes sans nombre que commettent continuellement ceux qui s’aiment trop eux-mêmes. »

4C’est en tant qu’ami de longue date, son cadet de trente ans, que parle Montesquieu : discret sur les hauts faits militaires qu’il déclare ne pouvoir juger, il apprécie en lui une vertu sans tache. En se disant ainsi proche d’un maréchal de France et, de fait, d’un des personnages d’Europe les plus en vue, Montesquieu ne montre nulle complaisance : il poursuit avec ce personnage d’un autre temps, ce vieux Romain du siècle de Louis XIV, une réflexion sur les devoirs commencée très tôt avec la lecture de Cicéron. Mais il doit également prendre en considération l’histoire ; peu soucieux des grands hommes dans les Romains, il s’intéresse ici au « mérite modeste » d’un guerrier qui a servi la France plus qu’il n’a infléchi le destin de l’Europe, même s’il « sauva l’Espagne ». Il n’a jamais été plus grand qu’en 1707, quand il évita toute bataille : « […] cette campagne fut plus glorieuse pour lui qu’aucune de celles qu’il a faites, parce que les avantages n’ayant point dépendu d’une bataille, sa capacité y parut tous les jours. »

5Montesquieu rendait ainsi hommage à celui qui fut également pour lui un Mentor discret: son grand voyage en Europe (1728-1731) avait sans doute à l’origine pour principal objectif de l’initier à la diplomatie européenne pour qu’il y joue un rôle modérateur, en un temps où le vieux maréchal avait perçu l’imminence d’une guerre – celle-là même où il devait trouver la mort (C. Volpilhac-Auger 2008, p. 10-28).

Bibliographie

Éditions

Paris, Moutard, 1778, t. I, p. xvii-xlviii.

Œuvres complètes de Montesquieu (éd. Édouard Laboulaye), t. VII, 1879, p. 96-112 (avec des variantes du manuscrit).

OC, t. IX, 2006, p. 429-458 (éd. Edgar Mass, avec la collab. d'Hélène Himelfarb).

Bibliographie

Alix de Rohan-Chabot, Le Maréchal de Berwick, Paris, Perrin, 1990.

C. Volpilhac-Auger, Introduction aux Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Paris, Gallimard, « Folio Classiques », 2008.