Antiquité (classique)

Catherine Volpilhac-Auger

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1Non seulement l’Antiquité est familière à Montesquieu, mais elle lui offre la matière même de sa réflexion : entre monde moderne et monde antique, il ne perçoit pas de discontinuité ni surtout de différence de statut — alors que Voltaire considère avec suspicion tout ce qu’ont transmis les auteurs antiques. Il est vrai que certaines notions sont inconnues aux anciens, comme la monarchie dotée d’un corps législatif formé des représentants des citoyens (EL, XI, 8) ou la distribution des pouvoirs dans une monarchie (EL, XI, 9) ; mais cela n’en permet que mieux l’observation ; c’est même le seul garant de la pertinence d’analyses qui ne doivent pas être issues d’un espace ou d’un temps donné, mais atteindre le plus haut niveau de généralité. À ce titre, l’histoire sans exemple, antérieur ou postérieur, des Romains, mérite tout particulièrement d’être étudiée, tandis que les républiques grecques constituent un excellent lieu d’étude des républiques, dont l’Europe contemporaine de Montesquieu offre peu d’exemples. Ainsi Montesquieu applique ce qu’il annonce dans la Préface de L’Esprit des lois : « Quand j’ai été rappelé à l’Antiquité, j’ai cherché à en prendre l’esprit, pour ne pas regarder comme semblables des cas réellement différents, et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent semblables. » On voit particulièrement dans le livre XXIX de L’Esprit des lois comment Montesquieu joue de ces ressemblances et de ces écarts, en rapprochant pour mieux les distinguer une loi de Syracuse et le système de Law, les substitutions chez les Romains et le même usage en France, le suicide dans les différents temps de l’Antiquité, les formalités de justice, etc. (chap. 6, 8, 9, 10).

2Les mœurs des Anciens constituent une matière particulièrement digne d’intérêt, et pas seulement leurs systèmes politiques ; elles offrent un certain nombre d’énigmes, que l’observateur moderne se contente de rejeter comme autant de preuves de l’irrationalité des peuples antiques, ou qu’il renonce à expliquer. Montesquieu se plaît à résoudre de telles difficultés : ainsi l’importance de la musique chez les Anciens (EL, IV, 8 : « Explication d’un paradoxe des anciens par rapport aux mœurs »), ou l’étonnante punition d’un Aréopagite coupable d’avoir tué un moineau (EL, V, 19) : « […] il ne s’agit point là d’une condamnation pour crime, mais d’un jugement de mœurs dans une république fondée sur les mœurs ». La géographie permet d’étonnants rapprochements, ou plutôt des contrastes, car l’esprit général peut être fort différent chez des peuples voisins : « On n’aurait pas plus tiré parti d’un Athénien en l’ennuyant, que d’un Lacédémonien en le divertissant. » (EL, XIX, 7). C’est le fondement même de L’Esprit des lois, ou un de ses buts, que d’expliquer ce qui à première vue paraît inexplicable, contradictoire ou paradoxal. Encore faut-il partir du principe que les anciens Grecs ou les Romains n’étaient pas autres que les Européens de l’époque moderne, et qu’on peut appliquer à leurs institutions, si bizarres qu’elles puissent paraître (ainsi l’ostracisme, EL, XXVI, 17), un principe d’intelligibilité. C’est ce qui explique en particulier son intérêt pour Homère, qui à ses yeux n’est pas seulement grand poète : il introduit à un monde irréductiblement autre ; aussi est-ce en observateur de coutumes jugées à tort étranges voire aberrantes que Montesquieu prend des notes sur cet auteur (Rotta, 1999) ; d’où ces deux remarques typiques de l’intérêt qu’il lui porte : « Il me semble qu’Homère parle beaucoup plus des autres métaux que de l’argent ; et il me semble que l’or était chez eux plus en usage. Je ne vois guère qu’il parle de l’argent. » « On voit que les Grecs qui avoient d’autres mœurs et d’autres droits des gens que nous et une autre religion n’avaient pas la même idée de générosité que nous » (Bordeaux, BM, Ms 2526/2, f. 5-6 ; OC, t. XVII, à paraître). Aussi est-ce l’étude des mœurs (nous dirions peut-être aujourd’hui « des mentalités ») qui lui donne la clé du destin des Romains ? C’est en tout cas ce que dit un projet de préface des Romains finalement rejeté : « On a cherché l’histoire des Romains dans leurs lois, dans leurs coutumes, dans leur police, dans les lettres des particuliers, dans leurs traités avec leurs voisins, dans les mœurs des peuples avec qui ils ont eu affaire […] » (OC, t. II, p. 315-316). Un aspect a particulièrement retenu son attention : le « crime contre nature », plusieurs fois évoqué (EL, VII, 9 ; XII, 6) — sujet délicat pourtant que l’homosexualité, sévèrement condamnée au XVIIIe siècle ; Montesquieu, qui ne cherche pas à l’excuser dans des cités « où un vice aveugle régnait d’une manière effrénée, où l’amour n’avait qu’une forme » (VII, 9), s’efforce de le comprendre ; il a soin chaque fois de le replacer dans son contexte historique, social et politique, et s’autorise de Plutarque pour expliquer, dans un chapitre où il dénonce les « petites âmes » des femmes dans les monarchies, que celles-ci ont pu n’avoir « aucune part » au « vrai amour » en Grèce (ibid.). Volonté de comprendre des sociétés très éloignées chronologiquement ou géographiquement des sociétés modernes, et d’expliquer les unes par les autres : ce dessein anime toute l’œuvre de Montesquieu.

3Cela n’implique chez lui aucune idéalisation : faire crédit aux anciens n’est pas leur vouer une admiration religieuse, ou être dépourvu d’esprit critique. Bien au contraire, Montesquieu n’a de cesse de dénoncer la fourberie et la cruauté des Romains. Certes, ceux-ci peuvent apparaître comme de véritables modèles : « Je me trouve fort dans mes maximes, lorsque j'ai pour moi les Romains », commente Montesquieu quand il étudie les systèmes juridiques dans les divers gouvernements (EL, VI, 15). Mais s’il les admire, ce n’est en aucun cas sur le plan moral ; il est surtout sensible à l’admirable efficacité des Romains, à la manière dont ils vont à leur but avec une parfaite économie de moyens et une connaissance très sûre de leur intérêt. Si l’on veut savoir comment un peuple peut arriver à ses fins, il faut examiner les Romains. Ainsi le passage de la monarchie à la république, que l’on a exalté comme venant de son aspiration à la liberté : « Il devait arriver de deux choses l’une : ou que Rome changerait son gouvernement, ou qu’elle resterait une petite et pauvre monarchie. » (Romains, I ; OC, t. II, p. 91). L’ambition de Rome étant clairement établie dès le départ, tout s’enclenche selon un processus qui ne s’arrêtera plus. De même, s’il est traditionnel, dans l’historiographie antique, de saluer la manière dont les Romains ont su adopter l’armement de leurs ennemis quand il est supérieur au leur, il est propre à Montesquieu de voir dans cette capacité d’adaptation un plan suivi. Pour eux tous les moyens sont bons ; leur chute viendra de leur méconnaissance de leur intérêt commun, quand les armées, les empereurs, les sénateurs, le peuple, ne cherchent plus que leur intérêt particulier — ce qui arrive quand ils se font conquérants, ou plutôt quand la conquête déborde de l’Italie, voire des limites de leur petite province : or leur vocation était justement d’être conquérants, puisqu’ils étaient toujours en guerre contre leurs voisins… C’est pourquoi les Romains méritent d’être connus : parce qu’on en tire une véritable connaissance de la guerre et de la politique, et qu’en parlant des Romains, on peut parler de problèmes tout à fait contemporains sans risquer une censure.

4Mais il est d’autres aspects qui attirent Montesquieu, comme l’art antique qu’il a découvert en Italie (néanmoins les fouilles d’Herculanum n’étaient pas encore entreprises, et il n’a pu faire les mêmes observations que le président de Brosses quelques années plus tard). C’est ce qu’évoquent ses Voyages (OC, t. X), grâce au grand amateur de sculpture antique, le cardinal de Polignac, qu’il fréquenta à Rome en 1729, et De la manière gothique (OC, t. VIII), où Montesquieu s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Grecs sont parvenus à la perfection en matière de sculpture. Les techniques antiques, comme tout ce qui a été perdu en fait d’œuvres et de pensée, retiennent son attention, car on pourrait espérer reconstituer cette maîtrise oubliée. À Florence, la galerie du Grand-Duc ( OC, t. X) lui offre maint sujet d’admiration et de réflexion.

5Est-ce de littérature ou d’art qu’il parle ? « J’avoue qu’une des choses qui m’a le plus charmé dans les ouvrages des anciens, c’est qu’ils attrapent en même temps le grand et le simple, au lieu qu’il arrive presque toujours que nos modernes, en cherchant le grand, perdent le simple, ou en cherchant le simple, perdent le grand. Il me semble que je vois dans les uns de belles et vastes campagnes avec leur simplicité, et dans les autres les jardins d’un homme riche avec des bosquets et des parterres. » (Pensées, no 117). Cette aptitude au sublime provient d’une « naïveté » qui, elle, semble désormais hors d’atteinte. La disparition du paganisme a entraîné un affaiblissement de la poésie (Martin, 2007) : « Nous devons à la vie champêtre que l’homme menait dans les premiers temps cet air riant répandu dans toute la fable. Nous lui devons ces descriptions heureuses, ces aventures naïves, ces divinités gracieuses, ce spectacle d’un état assez différent du nôtre pour le désirer, et qui n’en est pas assez éloigné pour choquer la vraisemblance, enfin, ce mélange de passions et de tranquillité. Notre imagination rit à Diane, à Pan, à Apollon, aux Nymphes, aux bois, aux prés, aux fontaines. Si les premiers hommes avaient vécu comme nous dans les villes, les poètes n’auraient pu nous décrire que ce que nous voyons tous les jours avec inquiétude, ou que nous sentons avec dégoût. » (Pensées, no 108, passage repris dans l’Essai sur le goût ; voir aussi Pensées, nos 112, 114, 115). Sa lecture des poètes se poursuit tard dans sa vie : c’est après la publication de L’Esprit des lois qu’il prend des notes soigneuses sur Homère, où il trouve non seulement matière à une véritable histoire des mentalités, comme on l’a dit, mais aussi où, à la suite de Pope, il admire la diversité des caractères (Martin, 2005). Il unit dans la même admiration Virgile et Fénelon, montrant ainsi qu’il est loin de prêter allégeance aux anciens, et que dans la Querelle il se garde bien d’adopter une position purement doctrinale (Martin, 2005).

6On pourrait évidemment étudier chacun des aspects de cette immense littérature antique qu’il connaît si bien (voir l’article « Écrivains latins »). Pour la poésie ne parlons que d’Ovide, chez lequel il ne voit « rien [à] retrancher », car il n’a pas « trop d’esprit », comme on le dit souvent à son époque (Pensées, no 2180) ; ou encore de Lucrèce, dont il cite l’invocation à Vénus au début du livre XXIII de L’Esprit des lois, consacré à la « population » — comme l’Invocation aux Muses, ce passage ne figure pas dans le manuscrit antérieur à la publication, et il a toute chance d’avoir été ajouté lui aussi dans la toute dernière phase de rédaction (1747), quand Montesquieu éprouve le besoin de délasser son lecteur et de renforcer la dimension « poétique » de son œuvre. L’histoire est évidemment son domaine de prédilection, depuis Florus, qui servait de base à l’Historia romana qui lui fut dictée quand il était au collège (OC, t. VIII), mais surtout maintes fois cité dans l’Essai sur le goût pour son goût de la formule bien frappée, jusqu’à Tacite, son guide aussi bien pour les fondements de la société germanique (et donc de la monarchie française, qui s’enracine dans la nation franque) que pour la dénonciation de la loi de lèse-majesté sous Tibère. La philosophie est au XVIIIe siècle plus latine que grecque, et Montesquieu n’a garde de trop accorder à la métaphysique ; il retient surtout d’Aristote et de Platon leur dimension politique, préférant relire les auteurs latins, Sénèque (un peu), et Cicéron — beaucoup. Ce dernier est à coup sûr l’auteur le plus admiré par Montesquieu, car il fut à la fois homme d’action et philosophe, et quel philosophe ! Celui qui ne se laisse impressionner par aucune « secte » philosophique, et les renvoie toutes dos à dos (Notes sur Cicéron, OC, t. XVII, à paraître, et Discours sur Cicéron, OC, t. IX), et qui fut lui-même un stoïcien, parmi les plus remarquables (Larrère, 1999). Mais il fut aussi homme d’État, et tout simplement homme, avec ses faiblesses, comme ceux de son temps : « On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là, qu’on a mises sous le nom de Cicéron parce que la plupart sont de lui, l’abattement et le désespoir des premiers hommes de la République à cette révolution subite […]. Et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens : elles sont le chef-d’œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune et d’un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge partout ; enfin on n’y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire. » (Romains, xi ; OC, t. II, p. 174). Cette familiarité qui introduit au cœur de l’histoire, c’est celle qui a permis à Montesquieu de prendre cette distance nécessaire à son entreprise dans les Romains comme dans L’Esprit des lois, et qui lui a permis de prendre « l’esprit » de l’Antiquité.

Bibliographie

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—, « L’image d’Auguste dans les Considérations », dans Storia e ragione, Alberto Postigliola dir., Naples, Liguori, 1986, p. 159-168.

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Patrick Andrivet, « Montesquieu et Cicéron : de l’enthousiasme à la sagesse », Mélanges offerts à Jean Ehrard, Paris, Nizet, 1992, p. 25-34.

Patrick Andrivet, Représentations politiques de l’ancienne Rome des débuts de l’âge classique à la Révolution, thèse (4e partie), Clermont-Ferrand II, 1993.

Salvatore Rotta, « L’Homère de Montesquieu », dans Homère en France après la Querelle, 1715-1900, Françoise Létoublon et C. Volpilhac-Auger dir., Paris, Champion, 1999, p. 141-149.

Catherine Larrère, « Le stoïcisme dans les œuvres de jeunesse de Montesquieu », dans Montesquieu. Les années de formation, Catherine Volpilhac-Auger dir., Cahiers Montesquieu 5, 1999, p. 163-183.

Vanessa de Senarclens, Montesquieu historien de Rome. Un tournant pour la réflexion sur le statut de l’histoire au XVIIIe siècle, Genève, Droz, 2003.

Christophe Martin, « Une apologétique « moderne » des Anciens : la querelle d’Homère dans les Pensées de Montesquieu », Revue Montesquieu 7, 2003-2004, p. 67-83. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article329

Christophe Martin, « “L’esprit parleur”. Notes de lecture de Montesquieu sur Homère, Virgile, Fénelon et quelques autres », dans Montesquieu, œuvre ouverte ? (1748-1755), C. Larrère dir., Cahiers Montesquieu 9, Naples, Liguori, 2005, p. 271-291.

Christophe Martin, « “Nos mœurs et notre religion manquent à l’esprit poétique”. La poésie des ‘temps héroïques’ selon Montesquieu », dans Du goût à l’esthétique : Montesquieu, Jean Ehrard et C. Volpilhac-Auger dir., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2007, p. 79-103.