Alexandre le Grand

Catherine Volpilhac-Auger

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1Paradoxalement, ce conquérant dont le XVIIIe siècle dénonce les vices et l’ambition démesurée après que Louis XIV eut cessé d’en exploiter l’image à son profit, se fait chez Montesquieu une place considérable. En effet Montesquieu voit en lui le véritable conquérant, c’est-à-dire celui qui ouvre un monde nouveau à la curiosité humaine, qui unit les peuples, qui administre le monde de manière à favoriser la prospérité générale. Alexandre devient ainsi une figure étonnante de la modernité, par son intérêt pour le commerce, par son intelligence des problèmes politiques, économiques et moraux qu’entraîne la conquête.

2Le personnage pose d’abord un problème historiographique, car Montesquieu n’a que mépris pour le biographe et admirateur d’Alexandre, Quinte-Curce : « On ne sait guère quel est le rhéteur qui, sans savoir et sans jugement, promène Alexandre sur une terre qu’il ne connaît pas et qui le couvre de petites fleurs, et qui a écrit sans connaître une seule des sources où il devait puiser. » (Pensées, no 2178 ; voir aussi Pensées, no 774, et EL, X, 3). Il lui préfère nettement Arrien et d’autres informateurs grecs, comme Strabon.

3Plusieurs textes présentent une image détestable de son insatiable envie de vaincre, communément appelée « héroïsme » mais que Montesquieu oppose à la conduite du prince « modéré et juste » (Pensées, nos 1987 et 1988). De même, dans Lysimaque (OC, t. IX), le bourreau de Callisthène, tout en sachant se montrer généreux devant une action étonnante, apparaît comme le modèle du roi méprisable, enivré par ses succès. Encore a-t-il le mérite d’incarner une éthique de la gloire qui, à l’époque moderne, s’est effacée devant les bas calculs et l’esprit de commerce (Pensées, no 1601). Mais dans tous ces cas, Montesquieu semble se conformer à une image d’Alexandre assez répandue au XVIIIe siècle, et que l’on trouve notamment chez Voltaire.

4Mais l’essentiel est dans L’Esprit des lois : « Comment donc les Grecs furent-ils les premiers qui firent par le midi le commerce des Indes ? Comment les Perses ne l’avaient-ils pas fait auparavant ? Que leur servaient des mers qui étaient si proches d’eux, des mers qui baignaient leur empire ? » (EL, XXI, 7 [8]). Alexandre est l’instigateur d’une véritable révolution dans la manière de concevoir le monde, qui était resté immobile sous la domination perse. On pourrait penser qu’il fallait l’intrusion d’un Grec, issu d’un pays où le climat tempéré favorise l’initiative et l’activité, pour bouleverser les manières de penser et de vivre d’un peuple d’Orient (EL, XIV, 4) — mais il faut relativiser cette idée, car Montesquieu est loin de donner de la Perse l’image négative qu’en ont généralement ses contemporains (voir notamment EL, XVIII, 7 ; Briant, 2007). Le fait majeur est la brièveté de l’empire d’Alexandre ; mais celle-ci ne joue pas contre lui : la conquête est d’abord une ouverture, matérielle tout autant qu’intellectuelle, un passage — ce qui rend possible des changements durables, voire irréversibles. C’est lui qui a permis la « circulation » des peuples, indispensable à l’équilibre du monde. On retrouve donc Alexandre au livre XXI de L’Esprit des lois, où l’apparente contradiction est nettement posée : « […] faut-il conquérir un pays pour y négocier ? […] Pour lors il forma le dessein d’unir les Indes avec l’Occident par un commerce maritime, comme il les avait unis par des colonies qu’il avait établies dans les terres » (XXI, 7 [8]). « [Le commerce] règne aujourd’hui où l’on ne voyait que des déserts, des mers et des rochers ; là où il régnait, il n’y a que des déserts » (EL, XXI, 5). Alexandre a donc bien changé la face du monde.

5Alexandre apparaît finalement comme l’antithèse des Romains : « Les Romains conquirent tout pour tout détruire: il voulut tout conquérir pour tout conserver » (EL, X, 14) ; « il ne songea qu’à unir les deux nations » grecque et perse (ibid.), notamment en supprimant toute différence entre le vainqueur et le vaincu, en encourageant les mariages entre eux, ou en fondant des colonies grecques en Perse destinées à « ciment[er] […] toutes les parties du nouvel empire ». Même lexique au livre XXI, pour décrire les conquêtes de l’Egypte et de l’Inde et la découverte des voies maritimes des mers du Sud ; et Alexandrie devait devenir « une clef pour ouvrir [l’Égypte] » (XXI, 7 [8]), même si son dessein réel était de faire de Babylone le relais essentiel, et sans doute le point de convergence des routes commerciales. Montesquieu, qui a lu l’Histoire du commerce de Huet (voir ses notes dans les Extraits et notes de lectures, OC, t. XVII, à paraître), insiste bien (contre Huet justement) sur sa conviction que la fondation d'Alexandrie ne préjugeait en rien de ses projets : « il ne songeait point à un commerce dont la découverte de la mer des Indes pouvait seule lui faire naître la pensée » (EL, XXI, 7 [8]). En effet, c’est seulement en découvrant l’Inde du nord qu’il prend conscience des richesses de cet empire ; il se détourne alors de sa route, qui le portait vers l’orient, pour conquérir le midi, « plei[n] de grandes nations, de villes et de rivières » (ibid.) ; « pour lors il forma le dessein d’unir les Indes avec l’Occident par un commerce maritime, comme il les avait unis par des colonies qu’il avait établies dans les terres » (ibid. ; souligné par nous).

6Le principe d’Alexandre est donc de favoriser le commerce : la puissance lui paraît indissociable de la prospérité (EL, X, 13 [14]) ; malgré l’éclatement de l’empire, le même dessein sera poursuivi par ses successseurs, qui tenteront à leur tour de reconnaître les limites de la mer Caspienne (XXI, 7 [9]). À sa mort, la consternation saisit les esprits (EL, X, 13 [14] et Pensées, no 99) : cas unique dans l’histoire d’un pouvoir absolu parfaitement contrôlé, et peut-être cas unique chez Montesquieu d’une véritable fascination, mais fondée en raison et justifiée par la lecture souvent perspicace des historiens grecs et latins.

7Certes, Montesquieu n’est pas le premier à utiliser Arrien plutôt que Quinte-Curce, ni le seul en son temps à avoir jeté un regard favorable sur de telles conquêtes : Voltaire aussi a discerné ce qu’elles comportaient d’exceptionnel. Montesquieu doit également beaucoup à Huet, on l’a dit. Mais c’est incontestablement à lui que l’on doit le renouveau de l’image d’Alexandre ; c’est bien avec Montesquieu que naît l’« Alexandre des Lumières », et surtout c’est sur les bases ainsi jetées par L’Esprit des lois que se construira l’Alexandre de l’époque moderne (Briant, 2012).

Bibliographie

Chantal Grell et Christian Michel, L’École des princes ou Alexandre disgrâcié, Paris, Les Belles Lettres, 1988.

C. Volpilhac-Auger, « Montesquieu et l’impérialisme grec : Alexandre ou l’art de la conquête », Montesquieu and the Spirit of Modernity, David Carrithers et Patrick Coleman dir., Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2002, p. 49-60.

Pierre Briant, « Montesquieu, Mably et Alexandre le Grand : aux sources de l’histoire hellénistique », Revue Montesquieu 8 (2005-2006), p. 151-185.

Pierre Briant, « Retour sur Alexandre et les katarraktes du Tigre : l’histoire d’un dossier (I) », Studi Ellenistici 19 (2006), p. 9-75 (notamment p. 26-32 : « Les Katarraktes et la route de l’Inde dans L’Esprit des lois »).

Pierre Briant, « Montesquieu et ses sources : Alexandre, l’empire perse, les Guèbres et l’irrigation (L’Esprit des lois, X, 13-14 ; XVIII, 7) », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2007:06, p. 243-262.

Pierre Briant, Alexandre des Lumières. Fragments d’histoire européenne, Paris, Gallimard, coll. NRF Essais, 2012.