Juifs

1Le peuple juif est le peuple religieux par excellence. Si toutes les nations ont pour objet commun de se maintenir, chacune d’entre elles a sa différence spécifique, et Montesquieu affirme que la spécificité des Juifs est d’avoir pour objet particulier de leurs lois la religion (L’Esprit des lois, XI, 5). À cet égard, ils témoignent même d’une « obstination invincible » (Lettres persanes, 58 [60]) qui peut surprendre quand on voit à quel point ils ont été persécutés, mais qui s’explique par la surcharge de pratiques caractéristique de leur culte : « on tient beaucoup aux choses dont on est continuellement occupé » (EL, XXV, 2). L’exemple des peuples barbares, « uniquement occupés de la chasse ou de la guerre » (ibid.), conforte cette affirmation puisque ces peuples n’ont aucun scrupule à renoncer à leur culte pour en adopter un autre. Cette religion des Juifs a encore une caractéristique singulière, c’est qu’elle a donné naissance à deux religions extraordinairement expansionnistes qui ont bientôt couvert le monde. Si bien qu’appuyée sur ses filles, la religion chrétienne et la religion mahométane, la religion juive peut à la fois « embrasser le monde entier » (LP, 58 [60]) et prétendre dominer la totalité des temps, puisqu’elle est comme née avec le monde. Cependant la religion juive est intolérante et considère les autres religions soit comme idolâtres, soit comme hérétiques (christianisme et islam). Les Juifs n’ont pas seulement été intolérants à l’égard des autres, ils ont transmis le germe (la métaphore médicale est classique et ne doit rien à Montesquieu). L’esprit d’intolérance (le prosélytisme) et l’enthousiasme ou « esprit de vertige » (LP, 83 [85]) ont été communiqués « comme une maladie épidémique et populaire aux mahométans et aux chrétiens » (ibid.). Mais attention : les Juifs ne sont pas la source de l’intolérance et, chose remarquable, Montesquieu ne cède jamais à la tentation de les accabler comme source spéciale de maux. Contrairement à un Voltaire, dont l’anti-judaïsme sera effréné tant il voue aux gémonies les Hébreux, Montesquieu manifestera toujours la volonté de peser exactement les choses. Aussi, loin de souligner leur caractère unique, comme on le fait d’habitude pour le meilleur ou pour le pire, Montesquieu met en évidence leur inscription dans une histoire et insiste sur les filiations ou les généalogies. Plusieurs fois (par exemple EL, XIV, 11 ; LP, 83 [85]) il montre que les Juifs prolongent les Égyptiens. Il en va ainsi de l’intolérance : reçu des Égyptiens, le mal a été transmis par les Juifs mais non pas créé par eux. Montesquieu n’hésite donc pas à rapprocher les Juifs de leurs puissants voisins, même si, dans un ouvrage de jeunesse (la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion, 1716), il a reproché aux auteurs romains d’avoir confondu les Juifs avec les sectateurs de Sérapis.

2Dans ce contexte, on ne s’étonnera pas que les lois des Hébreux ne constituent jamais, aux yeux de Montesquieu, un modèle dont les États modernes devraient s’inspirer. Contre Bossuet et la tradition classique, Montesquieu s’inscrit dans la ligne philosophique illustrée entre autres par Spinoza, et considère que l’on peut tirer de l’histoire des Hébreux non pas un modèle, mais plutôt des enseignements profitables pour la compréhension des problèmes politiques en général. Pas de privilège accordé aux lois juives donc, ni en positif ni en négatif. En outre ces lois sont considérées comme des institutions humaines et sur un plan strictement humain. La considération des lois juives comme expression d’une théocratie est ainsi discrètement exclue. En fait, selon le cas de figure, les lois judaïques peuvent être rapportées et mesurées à l’esprit du gouvernement démocratique, aristocratique, monarchique ou despotique. Il n’y a donc jamais de jugement d’ensemble sur le gouvernement des anciens Juifs, mais seulement une balance, où les lois bonnes et mauvaises se répartissent dans chaque plateau, relativement à la convenance ou à la disconvenance avec la nature de tel ou tel gouvernement.

3Si on se place dans la perspective de l’esprit égalitaire de la démocratie, on relève que « la loi qui ordonnait que le plus proche parent épousât l’héritière » (EL, V, 5), de façon à maintenir « le partage égal des terres » (ibid.), est bonne. Dans le cadre d’un gouvernement despotique où la polygamie est instituée, la loi mosaïque exigeant que la première épouse ne voie pas ses conditions d’existence réduite par la suivante, pour être moins accomplie que celle de Mahomet, qui impose une égalité absolue, n’en est pas moins conforme à la loi « de l’égalité du traitement » déduite naturellement de celle de « la pluralité des femmes » (EL, XVI, 7). De même « les lois de Moïse » furent très sages relativement au droit d’asile, car elles ont évité l’abus et « la contradiction grossière » de la protection des grands criminels (EL, XXV, 3). Elles ont été l’expression de la prudence même, quand elles ont statué relativement aux lépreux et imposé l’isolement (EL, XIV, 11), et ces lois devraient être reprises, par le législateur soucieux de la santé publique, dans le cadre de la lutte contre la syphilis. Enfin, contrairement aux lois des Romains christianisés (EL, XXIII, 22), les principes hébraïques ont favorisé la propagation de l’espèce (Pensées, no 1942 ; transcrit entre 1751 et 1754), et ces principes jouent encore pour les Juifs modernes, puisque leur foi en le Messie qui doit venir pousse chaque famille à avoir de nombreux enfants (LP, 115 [119]).

4En revanche, il est insensé d’étendre la loi sur le sabbat jusqu’à l’interdiction de se défendre en cas d’agression (EL, XXVI, 7). Les Hébreux ont payé cher cette confusion des préceptes religieux avec ceux de la loi naturelle, dans la mesure où elle a directement provoqué leur chute face à Pompée. Dans un autre ordre d’idées, une pointe de barbarie paraît dans le cas de la législation sur les esclaves, car les gouvernements despotiques qui l’instituent avec une relative légitimité aux yeux de Montesquieu, à cause du climat et du principe politique (la crainte), doivent cependant l’établir doux s’ils veulent le rendre tolérable, voire désirable. Mais au sujet des esclaves, « la loi de Moïse était bien rude » puisqu’elle prescrivait que le maître pouvait faire mourir son esclave sans qu’il soit poursuivi, à seule condition que la mort ne suive pas immédiatement les mauvais traitements. « Quel peuple que celui où il fallait que la loi civile se relâchât de la loi naturelle ! » (EL, XV, 16 [17]). C’est là au fond l’attaque la plus sévère que Montesquieu ait réservé aux Juifs, et l’on peut considérer qu’elle est particulièrement modérée quand on sait comment les traite la plupart des autres auteurs. Au bout du compte, le fléau de la balance pesant les lois des Hébreux penche globalement du côté du bon.

5Quant aux Juifs dits « modernes » (issus de la diaspora), Montesquieu est très sensible à leur situation d’éternels persécutés. Il y revient souvent : la cruauté avec laquelle toutes les nations ont traité les Juifs est ignoble. Les Romains les méprisaient et les envoyaient peupler la Sardaigne avec les criminels (LP, 118 [122]). Les Wisigoths les discriminaient d’une façon humiliante : ils les forçaient à se distinguer par leur religion tout en les empêchant de suivre les préceptes de cette même religion (EL, XXIX, 16). Philippe le Long les chassa de France sous prétexte de l’empoisonnement des fontaines « par le moyen des lépreux » (EL, XII, 5). Cette « haine publique » (ibid.) a encore été terriblement illustrée jusqu’au XVIIIe siècle par les inquisiteurs portugais et espagnols, qui ne les traitent pas tant comme ennemis de la religion chrétienne que comme leurs ennemis personnels (EL, XXV, 13). Cette haine se retourne parfois contre les persécuteurs eux-mêmes : il est probable que les Wisigoths ont perdu la Provence à cause des Juifs (ou des Romains) qui, persécutés, ont fait de cette province un refuge et en ont appelé aux Sarrazins (EL, XXVIII, 7). Cependant, il est permis d’espérer une sortie progressive de cette époque affreuse, dans la mesure où l’on commence à comprendre en Europe l’intérêt de la tolérance, la nature du véritable attachement à la religion, et à distinguer cet attachement du zèle persécuteur (LP, 58 [60], in fine).

6Mais le côté le plus singulier et le plus troublant de la persécution qui a frappé les Juifs est qu’elle n’a pas été étrangère au développement du commerce. Ce phénomène est l’occasion d’un des chapitres les plus remarquables de L’Esprit des lois (XXI, 16 [20]) et il importe de s’y arrêter pour finir. Si la nation hébraïque n’a pas été commerçante, dans la mesure où elle était « uniquement occupée de l’agriculture » (EL, XXI, 6) et ne développa qu’un commerce de luxe occasionnel, lié à la conquête, en revanche les Juifs modernes ont été en quelque sorte contraints au commerce, puisque les principes d’Aristote relatifs à la chrématistique, adoptés par l’Europe médiévale, ont laissé aux seuls Juifs la possibilité de prêter avec usure. Or le commerce ne vit pas sans le crédit : il fallait que certains s’en occupent. Du coup les Juifs, honnis de tous, se sont comportés de manière malhonnête, comme eût fait tout autre homme dans une telle situation : ils avaient un monopole, ils se sont organisés et, concession de Montesquieu à la haine publique, « enrichis par leurs exactions » (EL, XXI, 16 [20]). Les princes n’ont pas manqué de voir en eux une source facile de pillage, car si les prêtres et les seigneurs étaient protégés de l’impôt par leurs privilèges, les Juifs étaient sans défense. Ils furent atrocement traités. Mais Montesquieu emploie ici, avant la lettre, une dialectique de la négativité : de la négation des droits de l’homme peut sortir le moyen de consolider ces droits. Les Juifs, en effet, persécutés de toutes parts, ont inventé la lettre de change, invention déterminante pour toute l’humanité, grâce à laquelle la violence put être éludée, puisque « le négociant le plus riche [n’avait] que des biens invisibles, qui pouvaient être envoyés partout et ne laissaient de trace nulle part » (ibid.). Certes, le mal n’est pas toujours la source d’un bien : les sombres « spéculations des scolastiques » (ibid.) ont détruit le commerce et n’ont apporté que des malheurs, mais parfois le mal se retourne en son contraire, et c’est ce qui s’est passé avec l’avarice éhontée des princes. La situation ignoble qui a été faite aux Juifs modernes est également ce qui les a rendus, par le fait, auteurs de ce qui est, aux yeux de Montesquieu, l’un des plus grands bienfaits pour l’humanité : le développement du commerce international, grâce auquel l’humanité pourra à terme être définitivement guérie du machiavélisme.

, « Juifs », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376391022/fr