Constant, Benjamin

1Montesquieu est très présent dans l’œuvre politique de Benjamin Constant (1767-1830). La constatation ne surprendra personne, puisque l’œuvre de Montesquieu occupe, à des titres divers, tous les esprits du temps concernés par la chose politique. Après la révolution américaine et la fondation des États-Unis d’Amérique, L’Esprit des lois a irrigué la Révolution française. Mais il faut ajouter que Constant est un bon lecteur de Montesquieu, de ces lecteurs qui renouvellent et approfondissent régulièrement leur connaissance. Un regard rapide permettra de conclure à la proximité des deux auteurs, qui autorise à les classer sous l’étiquette, en l’occurrence commode, de « libéraux ». Et ce regard n’est pas entièrement faux. Si Constant se rapporte volontiers à Rousseau comme à un repoussoir, puisque « la métaphysique subtile du Contrat social n’est propre […] qu’à fournir des armes et des prétextes à tous les genres de tyrannie » (De l’esprit de conquête et de l’usurpation, 1814, dans Écrits politiques, 1997, p. 211) il accorde la plus haute considération à Montesquieu, et il en prononce régulièrement, publiquement ou pour lui-même, l’éloge. Ainsi on peut lire dans son Journal, à la date du 28 janvier 1804, que « tout ce que [Montesquieu] a dit, jusque dans les plus petites choses, se vérifie tous les jours » (Œuvres, p. 227). Dans la version de 1806, non publiée, de son grand traité politique, il déclare que Montesquieu « dans son admirable ouvrage avait presque tout aperçu » (Principes de politique, vol. II, p. 385).

2Faut-il se contenter, purement et simplement, de prendre acte de cette admiration et de reconnaître la filiation ? Ce n’est pas sûr. Certes la lecture du célèbre discours de 1819, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, fait clairement apparaître une réelle proximité. La conception constantienne de la citoyenneté tourne délibérément le dos à la citoyenneté participative promue par les Grecs, pour valoriser une citoyenneté de contrôle, en d’autres termes restreinte, grâce à laquelle l’essentiel du temps peut être préservé en vue de l’activité industrielle fructueuse ou des délices du souci de soi. La sphère privée s’épanouit et devient la revendication suprême du bourgeois, qui se déleste de l’essentiel du problème politique sur des « intendants » (Écrits politiques, 1997, p. 615), dont la vocation est de réaliser, sous surveillance, la tâche ingrate de l’administration de l’État. Cette surveillance continue des représentants, destinée à sanctionner l’incompétence, mais surtout à empêcher l’abus de pouvoir et le retour du despotisme, devient le problème crucial en politique. Le danger est en effet que certains citoyens attentent à la liberté des autres et deviennent, par la force du pouvoir qui est en leurs mains, des usurpateurs. Bref, il est à craindre que la redoutable autorité sociale, exprimée dans le concept de souveraineté, objet de tout le premier chapitre des Principes de politique, détruise la liberté civile, c’est-à-dire l’espace privé. Le problème politique se concentre alors dans la recherche des conditions grâce auxquelles chacun pourra jouir de la tranquillité et de la sécurité, dans ses initiatives permises par la loi. N’est-ce pas, après tout, ainsi que Montesquieu définit la liberté politique ? N’a-t-il pas écrit (EL, XII, 1) que, loin de résider dans la participation du citoyen aux délibérations de la société politique, la liberté politique est tout entière dans « la sûreté, ou dans l’opinion que l’on a de sa sûreté » ? N’a-t-il pas dit également (EL, XI, 6) que « pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen » ? Allons plus loin. Lorsque Constant procède à une distinction radicale et tranchée entre les anciens et les modernes, en soutenant que le souci exclusif de la chose publique, qui caractérisait les anciens et constituait à leurs propres yeux la liberté, serait vécu par les modernes comme un esclavage insupportable, fait-il autre chose qu’exprimer complètement, ou pousser jusqu’au bout, une thèse déjà soutenue par Montesquieu, dont l’analyse de la vertu politique, ressort des républiques, conduisait en dernière instance à la constatation que « ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront la communauté des biens de la république de Platon » et que les exemples modernes, qui nous rapprochent le plus de la politique républicaine, sont à chercher dans les monastères, chez William Penn (« véritable Lycurgue ») ou dans les institutions jésuites du Paraguay (EL, IV, 6) ? Montesquieu n’a-t-il pas souligné, avant Constant, que les politiques « d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même » (EL, III, 3) ? Une hypothèse vient alors naturellement à l’esprit : la différence entre Constant et Montesquieu tiendrait essentiellement à ce que Constant est délivré de l’impératif de prudence, qui forçait Montesquieu à tenir compte de ce qu’il nomme l’éducation des pères (EL, IV, 4), c’est-à-dire de la religion. Constant ne dirait donc pas autre chose que Montesquieu, mais pour le dire il serait plus à son aise.

3Cependant, à lire de près l’article de Constant sur les anciens et les modernes, on s’aperçoit que le rapport à Montesquieu n’est pas un rapport de filiation, ni d’approfondissement, en tout cas aux yeux de Constant. La seule mention, en effet, qui est faite à Montesquieu ne relève pas précisément de l’éloge : « Montesquieu, doué d’un esprit observateur […] n’est pas tombé tout à fait dans les mêmes erreurs [que Rousseau et l’abbé de Mably] » (Écrits politiques, 1997, p. 606). Ne pas tomber tout à fait dans les mêmes erreurs, c’est tout de même tomber, mais moins gravement, dans les erreurs auxquelles il faut s’arracher. Quelles sont ces erreurs ? Celles d’admirer les républiques anciennes et de souhaiter les voir revivre. Pourquoi Montesquieu tombe-t-il moins gravement dans ces erreurs ? Parce qu’il a compris, malgré son admiration pour elle, que la vertu politique n’est plus de saison. Cependant il pense qu’elle est le ressort des républiques, tandis que le commerce et l’initiative privée seraient caractéristiques des seules monarchies (Constant n’évoque pas l’honneur). Le caractère inactuel de la vertu politique tiendrait à la domination des monarchies et dépendrait seulement de cette présence dominante. En termes contemporains, disons que Constant reproche à Montesquieu son structuralisme, tandis que lui, Constant, se place dans la perspective de l’histoire : il a compris que, des anciens aux modernes, l’histoire a pivoté sur ses gonds. Les républiques ne sont pas condamnées à l’ascétisme spartiate, les monarchies ne sont pas vouées au commerce. En réalité, déclare Constant, c’est l’histoire qui dépasse définitivement, relègue pour toujours dans le passé, la conception antique de la citoyenneté, grâce à l’essor du commerce précisément et à la création de richesses qui l’accompagne. Les républiques et les monarchies ne font rien à l’affaire.

4Mais ne pourrait-on pas précisément retourner la critique contre Constant lui-même ? Nous disions en commençant que Constant était bon lecteur de Montesquieu. Ne revenons pas sur ce jugement. Il faut toutefois reconnaître que Constant n’a manifestement pas compris le sens des analyses de Montesquieu sur l’Angleterre, analyses décisives mais de déchiffrement délicat, reconnaissons-le. C’est dans les chapitres consacrés à l’Angleterre (EL, XI, 6 ; EL, XIX, 27), que l’on peut saisir les structures fondamentales, selon Montesquieu, du monde politique et social qui s’ouvre. Dans ces chapitres, en particulier le premier, Montesquieu reconnaît et affirme le travail de l’histoire (« le beau système » de la liberté politique « a été trouvé dans les bois » et inscrit dans la civilisation par les Germains).

5La relation de Constant à Montesquieu n’est donc pas si simple qu’il y paraît. Surtout on peut se demander (Benrekassa, 1989) si l’œuvre de Constant, loin de constituer un approfondissement et une progression par rapport à l’œuvre de Montesquieu, ne se pose pas plutôt comme une régression. Régression fondée, sans doute, sur l’expérience terrible et paralysante de la mauvaise tournure prise par les événements révolutionnaires, et leur achèvement dans le césarisme rationnel du Premier Empire. Quelles que soient les raisons de cette régression, il semble que le souci permanent de Constant fut de réduire l’empire de la loi et de ne pas considérer comme essentielle la question de la « séparation » des pouvoirs. Constant n’admettait pas que le pouvoir ait la vertu d’arrêter le pouvoir, et il a préféré rechercher d’un autre côté, du côté de l’opinion, la capacité de limiter l’emprise, tendanciellement toujours plus prononcée, du pouvoir sur la liberté des hommes. Ce serait, selon cette interprétation, un manque de confiance dans la mise en œuvre de modalités complexes pour l’exercice du pouvoir politique, qui éloignerait le plus Benjamin Constant d’un aîné respecté, mais finalement tenu à bonne distance.

Bibliographie primaire

Benjamin Constant, Principes de politique (version de 1802-1806 ; éd. Étienne Hofmann, t. II, Genève, Droz, 1980 ;

—, Écrits politiques, éd. Marcel Gauchet, Paris, Hachette, 1980 ; Gallimard, Folio Essais, 1997 ;

—, Œuvres, éd. Alfred Roulin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957.

Bibliographie critique

Georges Benrekassa, « De Montesquieu à Benjamin Constant : la fin des Lumières ? », Dix-Huitième Siècle 21 (1989), p. 117-133.

Ghislain Waterlot, « Désir d’acquérir et devenir citoyen, ou le libéralisme comme dissolution de la citoyenneté », dans Le Devenir citoyen, Association Diderot dir., Paris, Centre d’études et de prévision, 2001, p. 37-48.

Biancamaria Fontana, « Benjamin Constant, la méthodologie historique et L’Esprit des lois », dans Le Temps de Montesquieu, Michel Porret et C. Volpilhac-Auger dir., Genève, Droz, 2002, p. 385-390.

, « Constant, Benjamin », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376390602/fr