Machiavel, Nicolas

1Cet homme politique et écrivain italien (Florence, 1469 – 1527) fut élu en 1498 secrétaire de la deuxième Chancellerie de la république de Florence, avec la charge des affaires étrangères, de la guerre et de l’intérieur. Au retour des Medici à Florence en 1521, il se retire à la campagne, pour reprendre avant sa mort une modeste activité politique. Son expérience directe de la politique influence sa production théorique et historique. Parmi ses ouvrages historiques et politiques, les plus connus, publiés à titre posthume, on trouve les Discours sur la première décade de Tite-Live (1531) et Le Prince (1532, mais composé en 1513 et dédié à Lorenzo di Piero dei Medici). Il faut en outre rappeler L’Art de la guerre (1516), le Rapport sur les choses de la France (1512-1513) et les Histoires florentines (1520-1525). Machiavel, qui pour la postérité sera l’auteur du Prince, a essayé de composer dans son texte majeur et dans les Discours un art politique nouveau qui s’éloigne de la tradition classique, tout en assimilant l’expérience de l’histoire ancienne. Si, selon Machiavel, l’histoire est toujours la même dans tous les temps, l’histoire de Rome peut enseigner par ses exemples la façon d’acquérir et de garder le pouvoir.

2Montesquieu disposait dans sa bibliothèque de nombreux livres de Machiavel : deux éditions des Discours, en latin et en français (Catalogue, nos 2400 et 2404), trois du Prince, dont une traduction latine (no 2399) et deux françaises (nos 2401 et 2402) ainsi que L’Art de la guerre en traduction française (no 2402) et les Histoires florentines en italien (no 2405).

3Malgré cette connaissance de Machiavel, les références directes au Secrétaire florentin ne sont ni nombreuses ni spécialement significatives. Aucune mention n’est faite à son sujet dans les Lettres persanes ni, aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans les Romains. Trois mentions seulement apparaissent dans L’Esprit des lois, dont une concerne un fait marginal — « Machiavel attribue la perte de la liberté de Florence à ce que le peuple ne jugeait pas en corps, comme à Rome, des crimes de lèse-majesté commis contre lui » (EL, VI, 5). Deux critiques sont faites soit contre notre auteur — « Machiavel était plein de son idole, le duc de Valentinois » (EL, XXIX, 19) — soit contre le machiavélisme — « On a commencé à se guérir du machiavélisme, et on s’en guérira tous les jours » (EL, XXI, 16 [20]). Les « machiavélistes » avaient déjà fait l’objet d’une critique dans les Pensées (no 207), où on lit aussi des remarques sur l’idée de Machiavel « qu’il est dangereux de faire dans un État de grands changements » (Pensées, no 184). Dans le Spicilège nous trouvons un renvoi aux Histoires florentines (Spicilège, no 513), une mention de Machiavel parmi les auteurs de « livres originaux que j’ai à lire » (Spicilège, no 561) et une allusion à Machiavel « grand républicain » selon l’avis de l’anglais William Cleland (Spicilège, no 529). Affirmation utile, qui semble confirmer l’hypothèse de Shackleton du regain de l’intérêt de Montesquieu pour Machiavel pendant son voyage en Angleterre (1729-1731) grâce à la lecture du Craftsman et aux conversations avec Cleland, ami de Pope. Finalement, dans la Correspondance, on lit un seul renvoi au Secrétaire Florentin (lettre à Mme Du Deffand, 15 juin 1751).

4Mais au-delà des références, Montesquieu a constamment fait allusion à Machiavel dans ses écrits d’une façon directe ou implicite. Dans la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion, lue à l’académie de Bordeaux en 1716 (OC, t. VIII, p. 83-98), la dette de ces pages envers les chapitres xi-xiv du premier livre des Discours est déjà bien visible. Montesquieu présente la religion romaine comme un instrument pour bien gouverner et justifie le recours à la superstition au nom de la politique par des exemples semblables à ceux des Discours. Outre cette indéniable influence du Florentin, on perçoit aussi dans la Dissertation la présence des courants sceptiques et libertins — de Bayle à Fréret — et de Cicéron, critique de la religion (De divinatione, De natura deorum).

5S’il n’y a apparemment aucune trace de Machiavel dans les Lettres persanes, son souvenir apparaît de nouveau dans les Romains : il s’agit encore des Discours, cette fois à propos de l’analyse politique du gouvernement romain. Ce nouvel intérêt pour les Discours ressort de la redécouverte du Machiavel républicain faite par Montesquieu dans son voyage en Angleterre, qui permet au Président de refuser l’idée commune et répandue du Machiavel « machiavéliste » et théoricien de la raison d’État. Malgré les différences entre les Discours et les Considérations — Montesquieu met au centre de son analyse aussi bien la « grandeur » que la « décadence » de Rome — les indubitables convergences d’opinion apparaissent clairement, comme l’idée que l’origine même de la République romaine inclut son destin de grandeur et de conquête. En effet, la distinction entre une république vouée à la conservation de son territoire, comme Sparte, et une république vouée à l’expansion, comme Rome, remonte à Machiavel ( Discours, I, 6 ; II, 3-4). Ainsi, après la corruption de Rome due aux rois, cette cité ne pouvait que tomber dans une complète décadence, ou redevenir une nouvelle puissance (Discours, I, 17 ; Romains, i, OC, t. II, p. 91-93). Mais l’essor de la république selon Machiavel, et après lui selon Montesquieu, vient du conflit entre le peuple et le Sénat et de la discorde sociale comme garantie de la liberté républicaine. Pour l’auteur des Discours, l’antagonisme entre la noblesse et la plèbe fut « la première cause de la liberté de Rome » (« prima cagione di tenere libera Roma ») (Discours, I, 4). Pour l’auteur des Romains — qui est ici en désaccord avec Bossuet — les divisions de Rome « y étaient nécessaires », car « toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n’y est pas » (Romains, ix, p. 156-157). On pourrait trouver d’autres exemples de cet accord entre Machiavel et Montesquieu. C’est le cas par exemple des alliances que les Romains nouèrent dans les pays qu’ils voulaient soumettre (Discours, II, 1 ; Romains, vi, p. 137), ou le fait que Rome devint le modèle d’une république expansionniste (Discours, I, 5 ; II, 3-4 ; Romains, ix, p. 153-154), soutenue par une armée forte composée de ses propres citoyens en armes et aidée par une tactique militaire ingénieuse (Discours, I, 21 ; Romains, ii, p. 99-104). Ainsi, comme Machiavel pour qui ce n’est pas la fortune qui a aidé Rome, mais plutôt une « très grande vertu et prudence » (« virtù e prudenza grandissima », Discours, II, 1), Montesquieu pense que « ce n’est pas la fortune qui domine le monde : on peut le demander aux Romains […] » (Romains, xviii, p. 235). Sur les causes de la chute de la République, les convergences entre Machiavel et Montesquieu s’atténuent, et l’auteur des Romains va bien plus loin que le Secrétaire florentin dans l’explication de la « décadence » romaine. Ce changement de perspective réside dans la différence des approches : Machiavel recherche dans la connaissance des « exemples » des anciens, et tout spécialement dans l’exemple de Rome, des enseignements pratiques pour les modernes, tandis que Montesquieu s’intéresse plutôt au déroulement de l’histoire de Rome qui, après sa phase expansionniste, doit se terminer par la chute de l’Empire. Il s’agit d’événements historiques qui ont affirmé la domination sur l’Europe d’une puissance unique, et dont Montesquieu veut analyser les causes pour comprendre si cette expérience peut se produire à nouveau (ce qu’il exclut dans les Réflexions sur la monarchie universelle en Europe qui devaient paraître à l’origine en appendice aux Romains). Contrairement à Machiavel, véritable penseur de la Renaissance qui croit en une histoire cyclique où les exemples du passé sont proprement actuels, Montesquieu n’a aucune nostalgie du passé classique, et il pense que la liberté anglaise est intrinsèquement supérieure à celle de Rome par sa capacité de se corriger sans cesse : « Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que depuis sa naissance sa constitution se trouva telle, […] que tout abus du pouvoir y pût toujours être corrigé […]. Le gouvernement d’Angleterre est un des plus sages d’Europe, parce qu’il y a un corps qui l’examine continuellement, et qui s’examine continuellement lui-même […]. En un mot un gouvernement libre, c’est-à-dire, toujours agité, ne saurait se maintenir, s’il n’est par ses propres lois capable de correction » (Romains, x, p. 152).

6Ainsi, plus la réflexion politique de Montesquieu avance, plus la comparaison avec la pensée de Machiavel se complique : Machiavel n’est pas seulement l’historien de Rome, mais il est aussi l’auteur qui aide à penser les lois politiques qui commandent le maintien ou la décadence de la forme républicaine. Les problèmes soulevés par Machiavel à propos de la conservation et du fonctionnement de la République tournaient autour d’une question centrale : celle des stratégies qui permettent de sauvegarder la « vertu » et les ordres, où la « vertu » est soit un élément propre au peuple tout entier (« Lo universale » ; Discours, I, 17), soit l’habileté politique de la Cité à changer les ordres et les mœurs en fonction de l’évolution des circonstances (Discours, III, 31). À partir de cette question, Machiavel développe des idées qui deviendront, après lui, l’héritage des débats sur la république. Il s’interroge sur le lieu où bâtir la ville : un endroit stérile peut favoriser la vertu, un endroit fertile peut soutenir les ressources de l’État, tandis que les lois peuvent compenser les effets négatifs produits par un lieu favorable sur la vertu du peuple (Discours, I, 1). Il débat en outre des relations entre mœurs et lois : la république ne doit pas seulement se fonder sur ses propres armes (« armi proprie » ; Discours, I, 21), mais elle doit aussi garder de bonnes mœurs. Selon Machiavel, même les meilleures institutions ont besoin du soutien de mœurs appropriées, tandis que les bonnes lois et les bonnes mœurs s’impliquent réciproquement (Discours, I, 18). Ainsi une république doit toujours remonter à ses propres principes, lui permettant une sorte de palingénésie qui la renouvelle cycliquement et lui évite la corruption (Discours, III, 1).

7Les recherches de Quentin Skinner et de J. G. A. Pocock nous ont montré comment ces thèmes devinrent partie intégrante du débat politique anglais que Montesquieu avait suivi attentivement et directement entre 1729 et 1731. Ainsi dans les pages de L’Esprit des lois sur les républiques, Montesquieu non seulement se fait l’écho de la pensée de Machiavel, dont il s’inspire certainement, mais il se réfère aussi à cette tradition et à ces débats. Pour le Président, le problème du lieu (d’une république ou d’un État) appartient strictement à celui des relations entre le climat et les lois politiques. Montesquieu s’éloigne cependant à ce propos de l’opinion de Machiavel, lorsqu’il pense que des difficultés matérielles telles que la pauvreté sont utiles pour la vertu ou pour la liberté (EL, XX, 3) et que le manque de « commodités pour la vie » peut réveiller un esprit de liberté (EL, XXI, 3). Les implications mutuelles entre les bonnes lois et les bonnes mœurs, déjà signalées par Machiavel, sont aussi partagées par Montesquieu, qui propose à nouveau l’idée que la corruption du « principe du gouvernement » puisse rendre inutile « les meilleures lois » (EL, VIII, 11). Cette relation réciproque entre lois et mœurs est déterminante dans les républiques (EL, III, 3; V, 1-7) et elle pose le problème du contrôle des mœurs par l’éducation (EL, IV, 5), la censure (EL, V, 19) et par le retour cyclique aux principes (EL, VIII, 12-14).

8La tradition de pensée remontant à Machiavel est aussi centrale dans la discussion sur la frugalité républicaine. En Angleterre, ce débat touchait deux problèmes : celui de la distribution des terres en tant que critère d’équilibre entre le peuple et le Sénat, et celui de la limitation du luxe et des richesses mobilières. Ces deux questions se retrouvent chez Montesquieu, qui traite des lois sur les terres (EL, V, 3-7), des lois somptuaires (EL, VII, 1-2) et des difficiles relations entre république et commerce, considérées par Montesquieu comme l’origine du luxe. L’incompatibilité entre le commerce et la vertu posait aussi la question de l’exercice du commerce dans les républiques (EL, V, 6 ; VII, 1-2), que Montesquieu a essayé de résoudre d’une façon ambiguë et en définitive inachevée, avec la notion de « commerce d’économie » (EL, XX, 2-5).

9Finalement, le débat sur l’expansion et les conquêtes d’une république prend aussi chez Machiavel son point de départ. Les Discours avaient montré, dans le cas d’une république expansionniste, les problèmes liés à l’administration des provinces et à la liberté des colonies (Discours, II, 4 ; II, 21). Montesquieu montre les difficultés « d’une république qui conquiert » (EL, X, 6-8) et propose le modèle fédératif comme la seule solution capable de garantir la sûreté des républiques face aux nouveaux États nationaux (EL, IX, 1-3). Ce modèle, qui fera fortune dans les États-Unis d’Amérique, montre comment, dans la réflexion de Montesquieu, l’héritage de Machiavel donne l’impulsion de départ et non le point d’arrivée.

10Ainsi Montesquieu, qui resta hostile toute sa vie aux enseignements du Prince et refusa la « raison d’État » et le « machiavélisme », se confronta pourtant constamment aux réflexions de Machiavel sur l’histoire romaine, retrouvant dans les Discours un exemple d’analyse historique qui gardait encore, pour la pensée républicaine, toute sa valeur herméneutique.

, « Machiavel, Nicolas », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1367167607/fr