Bayle, Pierre

Lorenzo Bianchi

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1Fils d’un pasteur, Pierre Bayle (Carlat, près de Foix [devenu Carla-Bayle dans l’Ariège], 1647 – Rotterdam, 1707) se convertit au catholicisme en 1669 pour revenir au calvinisme en 1670 et se réfugier à Genève ; il s’installe à Rotterdam en 1681. De mars 1684 à février 1687, il rédige les Nouvelles de la République des lettres, périodique savant qui vaut à son auteur une notoriété européenne. Il publie en 1683 les Pensées diverses sur la comète (parues l’année précédente sous le titre Lettre sur la comète), dont il donnera une Addition en 1694 et une Continuation en 1704 ; il expose dans les Pensées diverses ses paradoxes sur une société d’athées qui feront l’objet de réfutations tout au long du XVIIIe siècle. Après la révocation de l’édit de Nantes (octobre 1685), il publie en 1686 un pamphlet contre l’intolérance religieuse, Ce que c’est que la France catholique sous le règne de Louis le Grand et un long traité sur le même sujet, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : contrains-les d’entrer. Son Dictionnaire historique et critique (1697 ; seconde édition augmentée avec des « Éclaircissements », 1702), énorme répertoire d’érudition et de critique, obtint un grand succès au XVIIIe siècle. Dans ce Dictionnaire il expose sa conception sceptique face aux grands systèmes métaphysiques et aux débats théologiques, et il propose sur le plan théologique une solution fidéiste, tout en avançant des objections radicales sur le problème du mal. Son pyrrhonisme historique parvient dans le Dictionnaire à une circonspection méthodologique, qui vise à transposer la méthode cartésienne dans le domaine de l’histoire, où les faits historiques ont une certitude qui leur est propre. Dans le domaine de la religion, Bayle pousse la tolérance jusqu’au droit de la conscience errante, c’est-à-dire au droit de chaque individu de se tromper dans les questions théologiques.

2Montesquieu, qui conserve dans sa bibliothèque de nombreux livres de Bayle — non seulement la quatrième édition (1705) des Pensées diverses (Catalogue, no 1521) et la première du Dictionnaire historique et critique (Catalogue, no 2453) mais aussi les Nouvelles de la République des Lettres (Catalogue, no 2568) et la Réponse aux questions d’un provincial (Catalogue, no 1538) —, garde face au philosophe de Rotterdam une attitude complexe et problématique dès sa jeunesse. Selon son fils, il aurait écrit dans sa jeunesse un ouvrage « dont le but était de prouver que l’idolâtrie de la plupart des païens ne paraissait pas mériter une damnation éternelle » (« Mémoire pour servir à l’éloge de M. de Montesquieu », Mémoire de la critique, p. 250).

3Comme l’affirme Shackleton (« Bayle et Montesquieu »), on retrouve les traces des Pensées diverses dans la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion, lue à l’académie de Bordeaux le 18 juin 1716 (OC , t. VIII, p. 83-98), qui pose au cœur de la pensée de Montesquieu deux thèmes qui seront une constante jusqu’à L’Esprit des lois : la nécessité de la religion et la tolérance religieuse. Et si dans la Dissertation on décèle aussi l’influence des Discours de Machiavel, le thème de la tolérance est assurément tiré de Bayle.

4Vers la même époque, il annote les œuvres de Cicéron, révélant à quel point il est alors imprégné de l’œuvre de Bayle, en particulier de la Continuation des Pensées diverses ; Bayle, il est vrai, part du même ouvrage que lui, le De natura deorum ; Montesquieu reprend sans difficulté, entre autres, ses critiques de la religion naturelle ( Notes sur Cicéron, Pierre Rétat éd., OC, t. XVII, 2014).

5Mais les relations entre Montesquieu et Bayle ne sont pas simples et si le Président juge Bayle impie par rapport aux débats théologiques sur le mal ou sur la grâce (« vous voyez comme il pousse l’impiété », Spicilège, no 488) — et s’il regarde comme insoutenable son idée d’athéisme (« Quant aux athées de M. Bayle, la moindre réflexion suffit à l’homme pour se guérir de l’athéisme », Pensées, no 1946) —, il ne manque pas de s’intéresser aussi à la composition du Dictionnaire, où le « premier dessein » de son auteur était de mettre « tous les faits faux » (Spicilège, no 460).

6Montesquieu critique les idées paradoxales de Bayle sur la religion dans deux chapitres (2 et 6) du livre XXIV de L’Esprit des lois, le premier des deux livres consacrés à la religion. Selon lui, « M. Bayle a prétendu prouver qu’il valait mieux être athée qu’idolâtre ; c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’il est moins dangereux de n’avoir point du tout de religion, que d’en avoir une mauvaise », mais son idée « n’est qu’un sophisme » (EL, XXIV, 2). Pour Montesquieu, qui se trouve au cœur d’un courant de réaction contre Bayle où se rejoignent au cours du XVIIIe siècle des philosophes aussi éloignés que Vico ou Voltaire, la religion est utile pour la société (elle est « un motif réprimant ») et « c’est mal raisonner contre la religion, de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu’elle a produits, si l’on ne fait de même celle des biens qu’elle a faits ». Ainsi « quand il serait inutile que les sujets eussent une religion, il ne le serait pas que les princes en eussent » ; en effet un prince « qui n’a point du tout de religion » est « cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu’il déchire et qu’il dévore ». La question est alors de savoir « quel est le moindre mal, que l’on abuse quelquefois de la religion, ou qu’il n’y en ait point du tout parmi les hommes ». De plus, Montesquieu est convaincu que « pour diminuer l’horreur de l’athéisme, on charge trop l’idolâtrie », qui, comme toute religion, a eu dans l’Antiquité une fonction sociale.

7Le deuxième paradoxe de Bayle, qui découle directement du premier, est plus proprement lié à la religion chrétienne : « Monsieur Bayle, après avoir insulté toutes les religions, flétrit la religion chrétienne : il ose avancer que de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister » (EL, XXIV, 6). Ainsi Bayle n’a pas compris que « les principes du christianisme » peuvent êtres profitables à la société, et « il est étonnant qu’on puisse imputer à ce grand homme d’avoir méconnu l’esprit de sa propre religion ». Cette même critique revient dans les Pensée (no 1230) : « C’est une sottise de Bayle de dire qu’une république de bons chrétiens ne pourrait pas subsister. »

8Contre les deux hypothèses paradoxales de Bayle — qu’il vaut mieux être athée qu’idolâtre et qu’une société véritablement chrétienne ne pourrait pas subsister — Montesquieu soutient que la religion est nécessaire dans toutes les sociétés et que le christianisme peut devenir un élément de modération. De cette critique de Bayle émerge l’idée de religion propre à Montesquieu : elle est un élément constitutif de la société, un des sept facteurs qui produisent l’« esprit général », qui occupe une place centrale dans L’Esprit des lois. Sur la base de la nécessité sociale de la religion, « motif réprimant » pour les hommes, Montesquieu parvient à mesurer les conséquences politiques des diverses croyances.

9Comme chez Bayle, chez Montesquieu la tolérance tient une place centrale. Montesquieu y revient dans L’Esprit des lois ; toute étendue qu’elle soit — et il suffit ici de penser au chapitre 13 du libre XXV, « Très humble remontrance aux inquisiteurs d’Espagne et de Portugal » —, elle connaît aussi des limites, mais différentes de celles que l’on trouve chez Bayle. En effet pour Montesquieu, « quand on est maître de recevoir dans un État une nouvelle religion, ou de ne pas la recevoir, il ne faut pas l’y établir ; quand elle y est établie, il faut la tolérer » (XXV, 10). La tolérance est ici placée au centre d’un discours politique, ce qui montre que Montesquieu est surtout attentif aux problèmes des relations politiques entre l’État et le citoyen, tandis que Bayle — qui pousse la tolérance, comme on l’a vu, jusqu’au droit à l’erreur — est plutôt intéressé par la liberté de conscience des citoyens.

10Dans la Défense de l’Esprit des lois (1750), Montesquieu aborde de nouveau Bayle et se défend de l’accusation portée contre lui à ce propos : « il est vrai que l’auteur a appelé Bayle un grand homme ; mais il a censuré ses opinions […] Et puisqu’il a combattu ses opinions, il ne l’appelle pas un grand homme à cause de ses opinions » (Défense, I ; OC, t. VII, p. 78-79). En effet « il n’aurait pas fallu beaucoup d’esprit à l’auteur pour dire que Bayle était un homme abominable ; mais il y a apparence qu’il n’aime point à dire des injures » ; Montesquieu critique Bayle, mais il repousse l’invective et fait appel à la raison et à la modération. Bien que Bayle ait abusé de son érudition et de son intelligence, il a toujours montré un grand esprit philosophique.

11La relation intellectuelle longue et complexe que Montesquieu entretient avec Bayle suit un itinéraire rien moins que linéaire, souvent selon des directions inverses. Tandis que la critique que fait L’Esprit des lois des paradoxes de Bayle sur l’athéisme est claire et radicale, la connaissance des œuvres de Bayle devait laisser cependant des traces profondes, pas immédiatement évidentes, dans les écrits du Président dès sa jeunesse. Ainsi l’héritage transmis par Bayle n’est pas seulement manifeste dans l’idée de tolérance, que Montesquieu défend dès la Dissertation et les Lettres persanes jusqu’à la Défense de l’Esprit des lois, mais aussi dans une même attitude de liberté intellectuelle et de recours à la critique historique.

Bibliographie

Robert Shackleton, « La religion de Montesquieu », Actes du congrès Montesquieu, Bordeaux, Delmas, 1956, p. 287-294, repris dans R. Shackleton, Essays on Montesquieu and on the Enlightenment, David Gilson et Martin Smith éd., Oxford, Voltaire Foundation, 1988, p. 109-116.

Robert Shackleton, « Bayle et Montesquieu », Pierre Bayle, le philosophe de Rotterdam, éd. Paul Dibon, Amsterdam-Paris, Elsevier-Vrin, 1959, p. 142-149.

Élisabeth Labrousse, Pierre Bayle, La Haye, Martinus Nijhoff, 1963-1964, 2 vol.

Pierre Rétat, Le Dictionnaire de Bayle et la lutte philosophique au XVIIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1971, p. 280-293.

Catherine Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2003.

Lorenzo Bianchi, « ‘L’auteur a loué Bayle, en l’appelant un grand homme’ : Bayle dans la Défense de l’Esprit des lois », dans Montesquieu œuvre ouverte ? (1748-1755), Catherine Larrère dir., Cahiers Montesquieu 9, 2005, p. 103-114.

—, « Montesquieu critique et héritier de Pierre Bayle », dans Pierre Bayle et la pensée politique de son temps, Antony McKenna dir., Paris, Champion, 2013.