Athéisme

1Si l’on prend la définition classique de l’athéisme comme absence ou négation de Dieu, on doit constater que Montesquieu a toujours observé une attitude entièrement négative et critique face à l’athéisme. Cette réfutation, constante durant sa vie entière, nous permet aussi de mieux comprendre sa position face à différentes questions philosophiques ou religieuses, telles que le matérialisme ou le déisme.

2Pour Montesquieu l’existence de Dieu est une évidence qui n’a même pas besoin de démonstration, mais, en fait, elle est corroborée par le principe de causalité qui prouve l’existence de la divinité : « Quant aux athées de M. Bayle, la moindre réflexion suffit à l’homme pour se guérir de l’athéisme. Il n’a qu’à considérer les cieux, et il y trouvera une preuve invincible de l’existence de Dieu. Il n’est point excusable lorsqu’il ne voit point la Divinité peinte dans tout ce qui l’entoure : car, dès qu’il voit des effets, il faut bien qu’il admette une cause » (Pensées, no 1946). Pour Montesquieu comme pour Newton, l’ordre et la constitution du monde renvoient d’une façon nécessaire à une cause, donc à l’existence de Dieu : « Comme nous avons toujours vu, lorsque nous voyons quelque montre ou quelque autre machine, que c’est quelque artisan qui l’a faite, de même, lorsque nous voyons le monde, nous jugeons que c’est quelque être supérieur qui l’a fait. Comme nous voyons que tout ce qui se fait dans le monde a une cause, et que nous voyons la matière exister, nous jugeons qu’il y a quelque autre être qui est la cause de l’existence de la matière » (Pensées, no 1096 : « Objections que peuvent faire les athées, et auxquelles je répondrai »). Dans ces conditions, si de temps en temps des philosophes ont avancé l’hypothèse de l’athéisme — comme dans le cas de Bayle —, celle-ci ne peut être qu’un pur « sophisme », très dangereux pour la société.

3Mais Montesquieu cartésien, Montesquieu qui soutient « qu’il est même certain qu’avant M. Descartes, la philosophie n’avait point des preuves de l’immatérialité de l’âme » (Pensées, no 1946), pour combattre l’athéisme a aussi recours à l’argumentation de Pascal : « L’argument de M. Pascal, ‘Vous gagnez tout à croire et ne gagnez rien à ne pas croire’, très bon contre les athées. Mais il n’établit pas une religion plutôt qu’une autre » (Pensées, no 374). La condamnation de l’athéisme ne résout donc pas le problème du choix entre les religions dont Montesquieu, pendant toute sa vie, cherchera à pénétrer la fonction politique et sociale.

4Malgré sa réfutation de l’athéisme Montesquieu accepte, du moins dans sa jeunesse, des hypothèses matérialistes. Dans l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle (1719), un écrit scientifique où il expose ses observations sur certains animaux et végétaux, il critique la théorie préformiste des « modernes » et parvient à l’idée d’un « mouvement général de la matière » capable d’expliquer « tous les phénomènes de la végétation des plantes » par les seules lois de la matière et du mouvement. Il formule ainsi l’hypothèse hétérodoxe d’une génération spontanée de la matière, se déclarant disciple de Descartes et même « cartésien rigide » : « […] ceux qui suivent l’opinion que nous embrassons peuvent se vanter d’être cartésiens rigides, au lieu que ceux qui admettent une providence particulière de Dieu dans la production des plantes, différente du mouvement général de la matière, sont des cartésiens mitigés qui ont abandonné la règle de leur maître » (Essai d’observations sur l’histoire naturelle, OC, t. VIII, p. 213). On retrouve cette même idée du mouvement et de l’organisation de la matière dans un passage des années 1720 : « On peut dire que tout est animé, tout organisé. Le moindre fil d’herbe fait voir des millions de cerveaux. Tout meurt et renaît sans cesse. Tant d’animaux qui n’ont été reconnus que par hasard doivent bien en faire soupçonner d’autres. La matière qui a eu un mouvement général, par lequel s’est formé l’ordre des cieux, doit avoir des mouvements particuliers qui la portent à l’organisation » (Pensées, no 76). Ainsi Montesquieu, qui n’a jamais accepté l’athéisme, distingue celui-ci du matérialisme qu’il semble côtoyer dans sa jeunesse.

5L’athéisme en soi est insoutenable du point de vue philosophique mais, trop souvent, l’accusation d’athéisme est formulée à tort contre les nouveaux systèmes de philosophie par les apologistes de la religion : « Je ne sais comment il arrive qu’il est impossible de former un système du monde sans être d’abord accusé d’athéisme : Descartes, Newton, Gassendi, Malebranche. En quoi on ne fait autre chose que prouver l’athéisme et lui donner des forces, en faisant croire que l’athéisme est si naturel que tous les systèmes, quelque différents qu’ils soient, y tendent toujours » (Spicilège, no 565).

6L’idée, proche du déisme, que l’existence de Dieu n’a besoin ni de preuves philosophiques ni de débats théologiques, est avancée aussi dans les Lettres persanes (« Mon cher Rhedi, pourquoi tant de philosophie? Dieu est si haut que nous n’apercevons pas même ses nuages » ; LP, 67 [69]). Et si l’existence de Dieu est toujours assurée, la religion se réduit à la pure morale : on n’est pas meilleur chrétien ni meilleur citoyen en disputant sans fin sur la religion, « car, dans quelque religion qu’on vive, l’observation des lois, l’amour pour les hommes, la piété envers les parents, sont toujours les premiers actes de religion » (LP, 44 [46]). La religion montre ainsi sa fonction civile et morale et Montesquieu met en relation l’idée de Dieu avec celle de justice : « S’il y a un Dieu […] il faut nécessairement qu’il soit juste […] La justice est un rapport de convenance […] ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme » (LP, 81 [83]).

7Alors que dès ses premiers écrits, comme la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion (1716), Montesquieu défendait la nécessité de la religion, il ne s’engagea dans une critique systématique de l’athéisme que dans L’Esprit des lois et, en particulier, dans les pages où il condamne les paradoxes de Bayle. Il y place la religion parmi les divers éléments qui gouvernent les hommes et qui forment l’« esprit général » (EL, XIX, 4), tout en observant que dans son analyse de la fonction sociale de la religion il n’est pas « théologien, mais écrivain politique » (EL, XXIV, 1). La religion est donc un facteur constant de toute société, qui détermine la forme de son gouvernement. Il s’ensuit de là que l’hypothèse baylienne d’une société d’athées est fausse et relève du sophisme. Montesquieu — qui consacre deux livres de L’Esprit des lois aux rapports entre la religion et les lois dans la société civile (XXIV et XXV) — au cours de deux chapitres (EL, XXIV, 2 et 6) critique l’idée de Bayle selon laquelle une telle société est possible. Bayle prétend prouver « qu’il vaut mieux être athée qu’idolâtre ; c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’il est moins dangereux de n’avoir point du tout de religion, que d’en avoir une mauvaise », mais « ce n’est qu’un sophisme » (EL, XXIV, 2). Pour Montesquieu, « dire que la religion n’est pas un motif réprimant, parce qu’elle ne réprime pas toujours, c’est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C’est mal raisonner contre la religion, de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu’elle a produit, si l’on ne fait de même celle des biens qu’elle a faits ». De plus, la religion est très utile pour les princes, car elle est « le seul frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir ». Le problème est alors celui de savoir « quel est le moindre mal, que l’on abuse quelquefois de la religion, ou qu’il n’y en ait point du tout parmi les hommes. » À ce propos, Montesquieu est convaincu que « pour diminuer l’horreur de l’athéisme on charge trop l’idolâtrie » (EL, XXIV, 2).

8L’autre paradoxe de Bayle concerne spécifiquement la religion chrétienne : « Monsieur Bayle, après avoir insulté toutes les religions, flétrit la religion chrétienne : il ose avancer que des véritables chrétiens ne formeroient pas un État qui pût subsister » (EL, XXIV, 6). Au contraire, « les principes du christianisme, bien gravés dans le coeur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des Etats despotiques ». Bayle a « méconnu l’esprit de sa propre religion », il n’a pas « su distinguer les ordres pour l’établissement du christianisme d’avec le christianisme même, ni les préceptes de l’Évangile d’avec ses conseils » (EL, XXIV, 6).

9Si les paradoxes de Bayle sont absurdes et si l’athéisme pour Montesquieu est une hypothèse insoutenable, la religion, qui occupe une place centrale dans la société humaine, peut faire l’objet de différents sentiments : « L’homme pieux et l’athée parlent toujours de religion ; l’un parle de ce qu’il aime, et l’autre de ce qu’il craint ». Et c’est à partir de ces mots du premier chapitre du livre XXV condamnant l’athéisme qu’il analyse dans les quatorze chapitres qui suivent la place de la religion dans l’État.

10Dans la Défense de l’Esprit des lois Montesquieu, qui se défend contre les reproches de spinozisme et de déisme, revient sur l’athéisme qu’il distingue de la religion naturelle, celle-ci lui fournissant les principes pour combattre celui-là : « Je […] dis que confondre la religion naturelle avec l’athéisme, c’est confondre la preuve avec la chose qu’on veut prouver, et l’objection contre l’erreur avec l’erreur même; que c’est ôter les armes puissantes que l’on a contre cette erreur ». Au contraire, la religion naturelle peut « prouver la révélation contre les déistes » et « prouver l’existence de Dieu contre les athées » (Défense de L’Esprit des lois, I, ii, dixième objection ; OC, t. VII, p. 85-86).

11Cette réfutation de l’athéisme renferme par ailleurs une idée de religion propre à Montesquieu. Selon Shackleton — qui critique l’hypothèse de Sergio Cotta d’un Montesquieu tout compte fait catholique — le Président pencherait plutôt pour le déisme, même s’il n’abandonne jamais totalement le christianisme, auquel il attribue dans L’Esprit des lois une fonction modératrice de la société (EL, XXIV, 3).

12Montesquieu, même s’il a parfois cédé à des tentations matérialistes, n’a pas cessé de critiquer l’athéisme pendant toute sa vie et a toujours considéré la religion comme une nécessité sociale dont il appréciait le « motif réprimant ». Repoussant l’athéisme, Montesquieu adopte néanmoins à l’égard de la religion une approche historique et politique qui se précise dans L’Esprit des lois. La religion y est placée au centre d’un complexe réseau de causes « physiques et morales » et est analysée comme un phénomène social qui détermine les formes de gouvernement. Ainsi, malgré la critique des paradoxes des athées de Bayle et malgré la conviction personnelle de son auteur, proche du déisme et éloignée de tout athéisme, Montesquieu, par son analyse des relations entre nature, histoire, mœurs et lois, se situe au cœur du mouvement critique de la religion du siècle des Lumières en lui octroyant un statut social, conditionné par des causes naturelles (le climat) et historiques.

, « Athéisme », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1367167156/fr