Genovesi, Antonio

Philippe Audegean

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1L’abbé Genovesi (1713-1769) est une figure de premier plan des Lumières napolitaines, italiennes, et européennes. Professeur à l’université de Naples de 1741 à sa mort, il enseigne d’abord la métaphysique, puis l’éthique à partir de 1745. En 1754, il obtient une chaire créée pour lui sous la dénomination « di commercio e di meccanica », et devient alors le premier professeur d’économie au monde. Cette promotion couronne les efforts de Bartolomeo Intieri, entrepreneur toscan qui encourage les réformes menées par la monarchie des Bourbons et participe à la diffusion des idées nouvelles. Autour de ce dernier s’est formé un cercle qui, quelques mois seulement après la parution de L’Esprit des lois, le lit et le commente avec passion.

2Quoique toutes à vocation essentiellement didactique, les œuvres de Genovesi se distinguent en deux groupes. La Métaphysique latine de la première période (1743-1752) n’a pas les audaces des ouvrages plus tardifs et presque tous écrits en italien. Hormis une Logique elle-même réduite à une théorie du langage, ces manuels des Lumières abordent désormais des questions pratiques : morale, droit naturel, économie, histoire des mœurs ; ils font la part belle à l’empirisme hérité de Locke, au jusnaturalisme moderne et aux théories du « doux commerce ». Objet d’une sincère et fervente admiration, L’Esprit des lois y est souvent cité comme un ouvrage de référence ; Genovesi n’épargne pourtant pas ses critiques, méditées depuis les discussions autour d’Intieri, contre un ouvrage qu’il juge excessivement systématique.

3Genovesi n’a pas pris pas la moindre part à la première édition italienne, partielle, de L’Esprit des lois (Naples, 1750). À sa mort, il laisse un exemplaire du texte français (édition Richer, 1757) annoté de sa main probablement à partir de 1765. Le libraire napolitain Domenico Torres en tire la matière des Notes qu’il publie en 1777 dans la troisième édition italienne de L’Esprit des lois, réalisée sur la base de la traduction parue à Venise, avec la fausse indication d’Amsterdam, en 1773. Ces Notes accompagnent le déroulement du texte, avec une fréquence irrégulière, jusqu’au livre XXI. Elles eurent en Italie une fortune considérable, puisqu’elles furent constamment rééditées en marge ou en appendice du livre de Montesquieu, avant l’édition critique procurée par Sergio Cotta en 1952. À caractère essentiellement critique, ces Notes condensent les objections mûries par Genovesi tout au long de son œuvre. Selon Enrico De Mas, les plus importantes ne touchent pas au contenu de L’Esprit des lois, mais à la méthode de Montesquieu, dont le philosophe napolitain est l’un des premiers à avoir saisi l’originalité. Toutefois, il ne parvient à l’examen de cette méthode que dans le cadre d’une critique de fond dirigée contre l’esprit de système qui, selon lui, tient constamment Montesquieu éloigné de la nature des choses : ce livre qu’on doit justement célébrer comme le « code du genre humain » est aussi néanmoins le « roman du genre humain ».

4Les Notes de Genovesi privilégient deux groupes de textes, ceux-là mêmes dont les thèmes avaient attiré l’attention des premiers lecteurs napolitains.

51) La théorie du climat. La Logique accuse Montesquieu de commettre un « sophisme d’accident » : il tire d’un principe purement accidentel des conséquences essentielles touchant aux mœurs et aux institutions, et d’ailleurs démenties par de nombreux contre-exemples ; mais elle lui reconnaît pourtant le mérite d’avoir su recueillir la leçon de Locke, en ne dissociant pas les sciences morales et civiles des sciences de la nature. Genovesi sait donc que L’Esprit des lois n’examine pas la valeur éthique et juridique des législations, et en recherche seulement la cause. Cependant, les Notes lui reprochent d’ignorer parmi ces causes la dynamique de l’intérêt, et de soumettre la moralité à des forces aveugles et privées d’intelligence. En ignorant que les causes sont morales plus que naturelles, Montesquieu commet alors également une faute politique, car il ôte aux hommes la maîtrise de leur destin. Or, nulle loi n’est absolue, et le moteur de l’histoire est bien l’initiative privée et la lumière de la raison : les progrès politiques découleront donc de la renaissance des lettres et des sciences.

62) La question de la vertu républicaine. La tripartition de L’Esprit des lois (république, monarchie, despotisme) est trop rigide : établie par esprit de système, elle est démentie par la réalité historique. Pour avoir méconnu la force de l’intérêt, Montesquieu s’est montré excessivement confiant dans les vertus humaines : or aucun gouvernement ne peut se passer ni de la crainte, ni de l’honneur, ni de la vertu. Il est d’autant plus impossible de déterminer a priori le nombre des formes de gouvernement que chacune dépend des conditions physiques et spirituelles d’un peuple donné. Enfin, Montesquieu a attribué aux institutions un rôle causal déterminant que seules possèdent les mœurs. Or, le problème n’est pas tant celui des formes de gouvernement que des hommes qui gouvernent : le meilleur gouvernement est celui où gouvernent les meilleurs. La véritable question politique est donc celle du progrès des mœurs.

Bibliographie

Antonio Genovesi, Delle lezioni di commercio o sia di economia civile [1765-1767], éd. Maria Luisa Perna, Naples, Istituto italiano per gli studi filosofici, 2005.

Della diceosina o sia della filosofia del giusto e dell’onesto [1766-1777], éd. Niccolò Guasti, Mariano del Friuli, Edizioni della Laguna, et Venise, Centro di Studi sull’Illuminismo europeo, 2008.

Enrico De Mas, Montesquieu, Genovesi e le edizioni italiane dello « Spirito delle leggi », Florence, Le Monnier, 1971.

Salvatore Rotta, « Montesquieu nel Settecento italiano : note e ricerche », dans Materiali per una storia della cultura giuridica, Giovanni Tarello dir., vol. I, Bologne, Il Mulino, 1971, p. 55-209, en particulier p. 206 et suiv. (en ligne sur le site Eliohs : http://www.eliohs.unifi.it/testi/900/rotta/rotta_montesettit.html)

Paola Zambelli, La formazione filosofica di Antonio Genovesi, Naples, Morano, 1972.

Eluggero Pii, Antonio Genovesi. Dalla politica economica alla « politica civile », Florence, Olschki, 1984.

Piero Venturelli, « Considerazioni sui lettori di Montesquieu (XVIII-XX secolo) », Montesquieu.it 1 (1999). http://www.montesquieu.it/biblioteca/Testi/lettori.pdf

Girolamo Imbruglia, « Due opposte letture napoletane dell’Esprit des lois : Genovesi e Personè », Montesquieu e i suoi interpreti, Domenico Felice dir., Pise, ETS, 2005, vol. I, p. 191-210.

Pour citer cet article

Audegean Philippe , « Genovesi, Antonio », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1367160245/fr