Filangieri, Gaetano

1Né cadet d’une famille de l’aristocratie napolitaine, Filangieri (1753-1788) entreprend une carrière militaire et d’homme de cour qui le laisse libre de s’instruire, notamment auprès de Genovesi dont il fréquente les cours d’économie. Il adhère à la franc-maçonnerie de rite anglais. C’est en 1780 qu’il fait paraître les deux premiers volumes de La Science de la législation. De nombreux réformateurs et publicistes s’intéressent à cet ouvrage. Benjamin Franklin entretient avec lui une importante correspondance et s’inspire de ses idées pour rédiger les lois pénales de Pennsylvanie. Dispensé de tout service à la cour, Filangieri se retire sur ses terres et se consacre à l’écriture. En 1783 paraissent les troisième et quatrième volumes de la Science, dont le cinquième et dernier tome, resté inachevé, ne parut qu’après la mort de l’auteur.

2À Naples, les années précédant la Révolution française sont marquées par un profond renouvellement de la pensée politique. L’écho d’une révolution en terre américaine renouvelle les espoirs d’un changement dont Filangieri expose les fondements législatifs : les quelque deux mille pages de La Science de la législation tracent avec précision un plan systématique de réforme générale des lois. Salué dans toute l’Europe du « tournant des Lumières » comme une synthèse du républicanisme et du droit naturel moderne, l’ouvrage subit la critique sévère de Benjamin Constant (Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri, 1822-1824), avant de tomber dans un oubli durable et sans doute injustifié.

3Quoique La Science de la législation emprunte à L’Esprit des lois de nombreux développements, Filangieri définit constamment sa propre entreprise par la distance prise à l’égard de Montesquieu. Cette distance repose sur une critique philosophique exposée dans le livre I de la Science, consacré aux « règles générales de la science législative ». Filangieri fonde son traité sur une distinction inspirée de Montesquieu (L’Esprit des lois, I, 3), mais retournée contre lui. Certes, la « bonté relative » des lois désigne leur adéquation aux conditions naturelles et morales propres à un peuple donné (Science, I, 5). Mais ce critère doit être subordonné à celui de leur « bonté absolue », précédemment exposé par Filangieri (I, 4), et qui désigne leur adéquation aux principes sans lieu ni date de la raison universelle et des lois naturelles. Ainsi, contrairement à Genovesi et à Ferdinando Galiani, qui dénoncent chez Montesquieu une intention dissimulée d’accuser de despotisme les monarchies existantes, et lui reprochent de tirer des règles générales de cas particuliers, Filangieri lui reproche de raisonner sur le fait et non sur le droit. À la critique dirigée par Galiani contre Montesquieu : « en écrivant sur l’art de gouverner, il faut parler des choses telles qu’elles sont et non pas telles que l’on voudrait qu’elles soient » (De la monnaie, notes de la deuxième édition [1780], XXXI, p. 625), s’oppose donc celle de Filangieri : « [Montesquieu] s’attache à découvrir la raison de ce qui s’est fait et je m’attache à déduire les règles de ce qui doit être fait » (Science, I, « Plan raisonné de l’ouvrage »).

4Fort de ce postulat méthodologique, Filangieri refuse la triade république-monarchie-despotisme, à laquelle il préfère la classification traditionnelle démocratie-aristocratie-monarchie (Science, I, 10 ; voir aussi dans le chapitre suivant la critique de la forme mixte pratiquée en Angleterre). Ces régimes désignent les seules républiques, ou gouvernements légitimes, et excluent donc les formes despotiques. Dans un semblable dessein, Filangieri, à la suite d’Helvétius, réduit à un seul le nombre des principes du gouvernement : la passion qui détermine le citoyen à agir est toujours l’amour du pouvoir, dont seuls les effets se différencient selon la nature du gouvernement (ibid., I, 12). Filangieri reprend enfin la critique devenue traditionnelle de l’influence excessive accordée au climat (ibid., I, 14). Seuls en effet ces choix méthodologiques permettent selon lui de montrer qu’un bon gouvernement, agissant sur une base anthropologique unique et universelle, et quel que soit le milieu naturel où il devra agir, peut toujours faire régner la justice.

5Enfin, Filangieri se montre très sévère à l’égard de la description élogieuse donnée par Montesquieu du rôle joué en monarchie par les pouvoirs ou corps intermédiaires. Sa dénonciation des privilèges féodaux forme le fil conducteur des livres II et III de la Science, successivement consacrés aux « lois politiques et économiques » et aux « lois criminelles ». À Naples, la monarchie des Bourbons n’avait rien pu faire contre les privilèges abusifs, juridictionnels et fiscaux, des barons féodaux, qui avaient pu se réclamer de L’Esprit des lois pour célébrer leur propre fonction antidespotique. C’est donc aussi contre eux que Filangieri dénonce le caractère conservateur et corporatiste de L’Esprit des lois et que, en matière de division des pouvoirs, il se situe nettement dans la tradition des Bodin, Hobbes, Rousseau, contre celle des Locke, Bolingbroke et Montesquieu : « dans toute espèce de gouvernement l’autorité doit être équilibrée, mais non divisée » (Science, III, 18).

6Comme l’a montré Vincenzo Ferrone, de Montesquieu à Filangieri c’est tout l’espace de la rationalité qui se déplace : la découverte de la dimension historique de la nature fait craquer un modèle newtonien encore fixiste et libère un nouvel univers qui est un univers des possibles. L’ordre politique, lui aussi, se découvre alors susceptible de transformations profondes.

Gaetano Filangieri, La scienza della legislazione, [1780-1791], Mariano del Friuli, Edizioni della Laguna, et Venise, Centro di Studi sull’Illuminismo europeo, 7 vol., 2003-2004.

Ferdinando Galiani, De la monnaie [1751], éd. André Tiran, trad. coordonnée par Anne Machet, Paris, Economica, 2005.

Sergio Cotta, « Montesquieu et Filangieri. Notes sur la fortune de Montesquieu au XVIIIe siècle », Revue internationale de philosophie, 33-34 (1955/ 3-4), p. 387-400.

Rosario Romeo, « Illuministi meridionali : dal Genovesi ai patrioti della Repubblica partenopea », La cultura illuministica in Italia, Mario Fubini dir., Turin, Edizioni radiotelevisione italiana, 1957, p. 177-178 ; 2de éd., 1964, p. 194-196.

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Giuseppe Galasso, « Filangieri tra Montesquieu e Constant », La filosofia in soccorso dei governi. La cultura napoletana del Settecento, Naples, Guida, 1989, p. 453-484.

Francesco Gentile, « Il destino dell’uomo europeo. Montesquieu e Filangieri a confronto », Gaetano Filangieri e l’Illuminismo europeo, Naples, Guida, 1991, p. 403-420.

Piero Venturelli, « Considerazioni sui lettori di Montesquieu (XVIII-XX secolo) », Montesquieu.it, 1 (1999). http://www.montesquieu.it/biblioteca/Testi/lettori.pdf

Vincenzo Ferrone, La società giusta ed equa. Repubblicanesimo e diritti dell’uomo in Gaetano Filangieri, Rome-Bari, Laterza, 2003, 1re partie, chap. iii (« Contro Montesquieu e il costituzionalismo cetuale. La denuncia del “mostro feudale” et della “monarchia temperata” », p. 49-74 (consulter également l’index).

Luca Verri, « Legge, potere, diritto. Riflessi montesquieuiani nel pensiero di Gaetano Filangieri », Montesquieu e i suoi interpreti, Domenico Felice dir., Pise, ETS, 2005, vol. I, p. 357-375.

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, « Filangieri, Gaetano », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1367159950/fr