Beccaria, Cesare

1Né à Milan et docteur en droit de l’université de Pavie, le marquis Beccaria (1738-1794) acquiert dès 1764 une célébrité soudaine et internationale en publiant Des délits et des peines, ouvrage court et incisif qui propose une réforme du droit pénal fondée sur la protection des droits individuels et l’utilité sociale des peines. Face au Sénat où siège l’élite aristocratique de la ville et qui revendique l’autorité judiciaire que lui reconnaît l’ancienne constitution milanaise, Beccaria soutient ainsi la volonté réformatrice des souverains autrichiens, qu’il tente d’orienter dans un sens plus radical. Brièvement professeur d’économie dans un établissement d’enseignement supérieur institué par les autorités impériales (1769-1770), il occupe enfin de 1771 à sa mort un poste de haut fonctionnaire dans l’administration milanaise qui associe définitivement son nom à la figure du réformateur des Lumières.

2Outre un opuscule de jeunesse proposant une réforme du système monétaire milanais (1762), Beccaria a également publié en 1771 des Recherches concernant la nature du style, ouvrage de poétique parsemé d’emprunts à l’article « Goût » de l’Encyclopédie (t. VII, 1757), où Montesquieu avait fondé le principe du goût sur la curiosité comme source psychologique du plaisir esthétique de la variété : les écrivains « qui ont plu davantage sont ceux qui ont excité dans l’âme plus de sensations en même temps » (Essai sur le goût, OC, t. IX, p. 499) ; l’idée est reprise par Beccaria : « Plus de telles sensations seront nombreuses à resplendir autour des idées principales, et plus grand sera le plaisir pour le lecteur ou l’auditeur, car il sentira frémir au-dedans de lui un plus grand nombre de cordes sensibles […] » (Recherches concernant la nature du style, p. 23).

3Mais c’est surtout dans les Délits qu’on voit se nouer un véritable dialogue avec Montesquieu, seul auteur nommément cité (si l’on excepte une référence sarcastique à trois juristes et une allusion conventionnelle à Hobbes, mais qu’on trouve dans l’avis « au lecteur » qui n’est pas de la main de Beccaria), et qui plus est par trois fois. Beccaria ne dissimule pas sa dette, qu’il redira encore dans une lettre à son traducteur français : « L’époque de ma conversion à la philosophie date d’il y a cinq ans, en lisant les Lettres persanes » (lettre de Beccaria à André Morellet du 26 janvier 1766, Edizione Nazionale delle Opere di Cesare Beccaria, vol. IV, Milan, Mediobanca, 1994, p. 222). Dette considérable, au point de laisser penser que Beccaria n’a fait qu’appliquer les idées de Montesquieu à un domaine, le droit pénal, que L’Esprit des lois, notamment dans ses livres VI et XII, n’a fait qu’effleurer : « L’immortel président de Montesquieu a passé rapidement sur cette matière » (Beccaria, Des délits et des peines, Introduction, Lyon, 2009, p. 145). Mais le Milanais écarte aussitôt cette interprétation en soulignant la distance qui le sépare du Bordelais : « les hommes qui pensent, et pour lesquels j’écris, sauront distinguer mes pas des siens » (ibid.).

4La relation qu’entretiennent avec Montesquieu les philosophes de l’« École de Milan » (selon le mot de Voltaire repris par Stendhal) réunis autour de Pietro Verri est symétrique et inverse par rapport à celle qu’ils entretiennent avec Rousseau. Ils aiment en effet les conclusions politiques républicaines du philosophe de Genève, dont ils détestent les analyses historiques, la critique de la modernité et la théorie de l’amour-propre. Ils aiment au contraire la théorie de l’histoire du philosophe de La Brède, son éloge de la douceur moderne, sa définition de la liberté politique (EL, XI, 6, Paris, Classiques Garnier, 1973, t. I, p. 169), mais ils détestent ses conclusions politiques et sa défense des corps intermédiaires.

5La théorie pénale exposée dans Des délits et des peines doit ainsi beaucoup à Montesquieu. C’est en référence à la théorie du doux commerce que l’ouvrage trace le portrait d’une modernité appelée à se débarrasser du fléau de la guerre par l’action civilisatrice de l’industrie et des échanges. La description des mœurs modernes fonde l’appel à la modération des peines, conformément aux conclusions déjà tirées par Montesquieu dès la lettre 78 [80] des Lettres persanes, et radicalisées par Beccaria dans un sens abolitionniste. La raison enseigne en outre, a montré Montesquieu (EL, VI, 12-13) suivi par Beccaria (Des délits et des peines, § XXVII), que l’efficacité des peines n’est pas proportionnelle mais inversement proportionnelle à leur sévérité.

6Mais c’est surtout en référence constante et explicite à la définition de la liberté politique énoncée dans L’Esprit des lois que les Délits fondent la doctrine pénale sur la garantie des droits individuels. Tout se passe comme si un syllogisme de Montesquieu avait constamment servi de guide et de justification au projet de Beccaria : « La liberté politique consiste dans la sûreté, ou du moins dans l’opinion que l’on a de sa sûreté. Cette sûreté n’est jamais plus attaquée que dans les accusations publiques ou privées. C’est donc de la bonté des lois criminelles que dépend principalement la liberté du citoyen » (EL, XII, 2, t. I, p. 202). Cette définition de la liberté a une importance considérable pour tous les auteurs de l’École de Milan. Reprise plusieurs fois mot pour mot dans les Délits, elle y sert de fondement à l’interprétation même du contrat social, au principe de la certitude des peines, au rejet du principe de l’arbitraire et de l’interprétation des lois, à la distinction entre souverain et magistrat, à la critique du système vénitien des « accusations secrètes » (Des délits et des peines, § XV ; EL, V, 8, t. I, p. 61, et XI, 6, t. I, p. 169), à la nécessité de la promptitude des jugements. Ainsi, la théorie du syllogisme judiciaire exposée dans le chapitre IV des Délits généralise un précepte associé par Montesquieu aux seules républiques (EL, VI, 3), où les juges ne sont que « la bouche qui prononce les paroles de la loi ; des êtres inanimés qui n’en peuvent modérer ni la force ni la rigueur » (EL, XI, 6, t. I, p. 176). Enfin, le principe cardinal de la nécessité qui seule rend légitime non seulement tout châtiment, mais plus largement « tout acte d’autorité d’homme à homme » (Des délits et des peines, § II, p. 147), est associé par Beccaria à un passage de L’Esprit des lois : « Toute peine qui ne dérive pas de la nécessité est tyrannique » (EL, XIX, 14, t. I, p. 336).

7Cependant, l’hommage explicite rendu à Montesquieu pour la fécondité de ses analyses historiques et de ses définitions juridiques s’accompagne d’une critique politique implicite, que les lecteurs du temps ne pouvaient manquer de reconnaître. Engagés dans la lutte contre le Sénat milanais, les réformateurs lombards sont très hostiles à la « thèse parlementaire » et n’ont pas de mots assez durs contre les prétendus « corps intermédiaires ». Beccaria recourt à l’antiphrase de la prétérition : « Je n’examinerai pas […] s’il est vrai qu’elle [la distinction entre nobles et roturiers] forme un pouvoir intermédiaire qui limite les excès des deux extrêmes » (Des délits et des peines, § XXI, p. 209). Un tel pouvoir n’est en effet, répond-il, qu’un « despotisme intermédiaire qui, plus cruel, parce que moins assuré, étouffait les vœux toujours sincères du peuple » (§ XXVIII, p. 241). C’est sans doute également et largement contre Montesquieu et contre ce « despotisme intermédiaire » des grands et des nobles que les Délits accordent une valeur inédite et positive au terme de despotisme. En effet, « le despotisme d’un grand nombre d’hommes ne peut être corrigé que par le despotisme d’un seul » (§ IV, p. 155-157) ; ainsi, un État promis au despotisme par son étendue (comme l’a montré Montesquieu dans L’Esprit des lois, VIII, 19-20) ne peut se subdiviser en « républiques fédératives » (concept repris à L’Esprit des lois, IX, 1, t. I, p. 141) que grâce à quelque « dictateur despotique, qui ait le courage de Sylla » (Des délits et des peines, § XXVI, p. 225) ; ce despotisme salutaire, mais temporaire, est lui-même destiné à favoriser le règne bénéfique du « despotisme des lois », opposé au « despotisme des hommes » (§ IX, p. 173).

8Cette prise de distance à l’égard de « l’immortel président » se situe donc essentiellement au plan des institutions politiques, et non des principes et des procédures juridiques. Ainsi, on a pu reprocher à Beccaria de contredire la modernité républicaine de sa doctrine lorsqu’il affirme, conformément aux analyses de Montesquieu (EL, XI, 6, t. I, p. 171), l’utilité de la loi « qui veut que tout homme soit jugé par ses pairs » (Des délits et des peines, § XIV, p. 185). Mais lorsque Montesquieu soutient qu’il faut des censeurs dans une république et qu’il n’en faut point dans les monarchies (EL, V, 19), Beccaria rejette ces distinctions et ne retient que l’opposition du légitime et de l’illégitime : « S’il faut des censeurs, et en général des magistrats arbitraires, dans un gouvernement, cela provient de la faiblesse de sa constitution, et non de sa nature de gouvernement bien organisé » (Des délits et des peines, § XI, p. 177).

Cesare Beccaria, Des délits et des peines. Dei delitti e delle pene, Introduction, traduction et notes de Philippe Audegean, texte italien établi par Gianni Francioni, Lyon, ENS Éditions, 2009.

—, Ricerche intorno alla natura dello stile, éd. Gianmaro Gaspari, Edizione Nazionale delle Opere di Cesare Beccaria, vol. II, Milan, Mediobanca, 1984.

—, Recherches concernant la nature du style, traduction, annotation et postface de Bernard Pautrat, Paris, Éditions Rue d’Ulm/Presses de l’École normale supérieure, coll. « Versions françaises », 2001.

Jean Graven, « Montesquieu et le droit pénal », La Pensée politique et constitutionnelle de Montesquieu, Bicentenaire de l’Esprit des Lois, « Recueil Sirey », Paris, 1952, p. 209-254.

Paola Berselli Ambri, L’opera di Montesquieu nel Settecento italiano, Florence, Olschki, 1960, p. 173-176.

Robert Derathé, « Le droit de punir chez Montesquieu, Beccaria et Voltaire », Atti del Convegno internazionale su Cesare Beccaria, Turin, Accademia delle Scienze, 1966, p. 85-100.

Franco Venturi, Settecento riformatore, vol.1, Da Muratori a Beccaria, Turin, Einaudi, 1969, chap. ix (« La Milano del Caffè »), p. 645-747.

Salvatore Rotta, « Montesquieu nel Settecento italiano : note e ricerche », Materiali per una storia della cultura giuridica, Giovanni Tarello dir, I, Bologne, Il Mulino, 1971, p. 55-209 (en ligne sur le site Eliohs : http://www.eliohs.unifi.it/testi/900/rotta/rotta_montesettit.html).

Giovanni Tarello, Storia della cultura giuridica moderna. Assolutismo e codificazione del diritto, Bologne, Il Mulino, 1976, chap. VIII (« L’illuminismo e il diritto penale »), p. 383-483.

Mario Alessandro Cattaneo, « Cesare Beccaria e l’illuminismo giuridico », dans Cesare Beccaria tra Milano e l’Europa, Roma-Bari, Cariplo-Laterza, 1990, p. 196-200.

Alberto Burgio, « Tra diritto e politica. Note sul rapporto Beccaria-Montesquieu », Rivista di storia della filosofia 51 (1996/3), p. 659-676.

—, « Entre droit et politique », Figures italiennes de la rationalité, Christiane Menasseyre et André Tosel dir., Paris, Kimé, 1997, p. 375-395.

Catherine Larrère, « Droit de punir et qualification des crimes de Montesquieu à Beccaria », Beccaria et la culture juridique des Lumières, Michel Porret dir., Genève, Droz, 1997, p. 89-108.

Michel Porret, « “Les lois doivent tendre à la rigueur plutôt qu’à l’indulgence”. Muyart de Vouglans versus Montesquieu », Revue Montesquieu 1 (1997), p. 65-76. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article87

David W. Carrithers, « Montesquieu’s Philosophy of Punishment », History of Political Thought, XIX, 2 (1998), p. 213-240.

Piero Venturelli, « Considerazioni sui lettori di Montesquieu (XVIII-XX secolo) », Mntesquieu.it, 1, 1999. http://www.montesquieu.it/biblioteca/Testi/lettori.pdf

Michel Porret, « Montesquieu pénaliste à l’épreuve des réformateurs du droit pénal : la perfectibilité de L’Esprit des lois (1750-1790) », dans Actes du colloque international de Bordeaux pour le 250e anniversaire de L’Esprit des lois, Louis Desgraves dir., Bordeaux, Bibliothèque municipale, 1999, p. 326-341.

Céline Spector, « Montesquieu et la question du “doux commerce” », dans Actes du colloque international de Bordeaux pour le 250e anniversaire de L’Esprit des lois, Louis Desgraves dir., Bordeaux, Bibliothèque municipale, 1999, p. 427-450.

Frederick Rosen, « Crime, Punishment and Liberty », History of Political Thought 20 (1999/1), p. 173-185.

Alberto Burgio, « L’idea di eguaglianza tra diritto e politica nel Dei delitti e delle pene », dans Cesare Beccaria : la pratica dei lumi, Vincenzo Ferrone et Gianni Francioni dir., Florence, Olschki, 2000, p. 79-98.

Eluggero Pii, « Republicanism and Commercial Society in Eighteenth-century Italy », Republicanism. A Shared European Heritage, Martin van Gelderen et Quentin Skinner dir., Cambridge, Cambridge University Press, 2002, vol. II, p. 249-274.

Philippe Audegean, « Beccaria et l’histoire du concept de style. Empirisme et poétique », Poétique, 136 (novembre 2003), p. 487-509.

—, « Passions et liberté. Loi de nature et fondement du droit en Italie à l’époque de Beccaria », Studi settecenteschi 23 (2003), p. 197-278.

Michel Porret, Beccaria. Le droit de punir, Paris, Michalon, 2003.

Philippe Audegean, La philosophie de Beccaria. Savoir punir, savoir écrire, savoir produire, Paris, Vrin, 2010.

—, « La critique des corps intermédiaires à Milan et à Naples. “Distinguer mes pas des siens” », Débats et polémiques autour de L’Esprit des lois, C. Volpilhac-Auger dir., Revue française d’histoire des idées politiques 35 (2012), p. 61-71.

, « Beccaria, Cesare », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1367159675/fr