Révolutions de Rome

Patrick Andrivet

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1Vertot, dans son Histoire des révolutions arrivées dans le gouvernement de la République romaine (1719) appelait « révolution » tout changement, important ou non, survenu dans l’histoire politique de cet État. Montesquieu est plus économe du terme : « Les périodes de changement institutionnel (passage de la monarchie à la république en 509, de la république à l’empire avec Auguste), notent J. Ehrard et C. Volpilhac-Auger dans un article, ne sont désignés par le terme « révolution », que dans trois passages des Romains. [...] Les périodes de troubles (débuts de la République, tribunat des Gracques), pourtant qualifiées de « révolutions » par Rollin ou Vertot, ne sont jamais dénommées ainsi [par Montesquieu] ».

2Examinons dans quels termes l’auteur des Romains parle des événements qui font passer Rome, selon la tradition, de la monarchie à la république à la fin du VIe siècle avant J.-C. Dans une addition qu’on lit à partir de l’édition de 1748, Montesquieu écrit : « Tarquin [le Superbe] prit la couronne, sans être élu par le Sénat, ni par le peuple. Le pouvoir devenait héréditaire : il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent bientôt suivies d’une troisième. Son fils Sextus, en violant Lucrèce [...] [ici reprend le texte de 1734] fit une chose qui a presque toujours fait chasser les tyrans des villes où ils ont commandé [...] » (chap. I). Un peu plus loin on lit : « Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que l’occasion de la révolution qui arriva ».

3Montesquieu voit donc dans ce qui a déclenché les troubles aboutissant à la chute de la monarchie primitive et à l’exil des Tarquins, une suite de deux événements : les conditions de l’avènement de Tarquin, vingt-cinq ans auparavant, et la transformation d’un régime à la fois « monarchique, aristocratique et populaire » (EL, XI, 12) en tyrannie : « il extermina la plupart des sénateurs ; il ne consulta plus ceux qui restaient, et ne les appela pas même à ses jugements [...]. Il usurpa le pouvoir du peuple ; il fit des lois sans lui ; il en fit même contre lui » (ibid.). C’était compter sans « un peuple fier, entreprenant, hardi et renfermé dans des murailles, [lequel] doit nécessairement secouer le joug, ou adoucir ses moeurs » (Romains, i) : c’est la première de ces « deux choses » qui se produisit. Certes Montesquieu note dans L’Esprit des lois : « Le peuple romain plus qu’un autre, s’émouvait par les spectacles. Celui du corps sanglant de Lucrèce fit finir la royauté » (EL, XI, 15), mais les causes du changement de gouvernement sont antérieures et sont, elles, la véritable révolution qui va aboutir à la République. Les véritables révolutions de Rome sont ainsi peut-être à chercher, dans les Romains, ailleurs qu’au moment précis où les institutions changent.

4Le chapitre ix (« Deux causes de la perte de Rome ») est sur ce point très instructif. Montesquieu y traite d’abord de l’opposition entre les campagnes menées en Italie par les légions, en gros des origines jusqu’aux guerres puniques, et celles qui furent ensuite menées hors d’Italie, à partir du début du IIe siècle avant J.-C. De celles-ci il écrit : « [...] lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens de guerre qu’on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes dans les pays que l’on soumettait, perdirent peu à peu l’esprit de citoyens, et les généraux qui disposèrent des armées et des royaumes sentirent leur force, et ne purent plus obéir ». On voit là une lente révolution qui s’opère dans les esprits : « Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, et à regarder de loin la Ville ; ce ne furent plus les soldats de la République, mais de Sylla, de Marius, de Pompée, de César ». C’est la conquête de tout le pourtour de la Méditerranée qui devient un facteur essentiel de la « perte » de Rome, entendons de la chute du régime républicain. Il y a une deuxième cause, plus proche de ce triste dénouement : c’est l’aboutissement de la Guerre Sociale, autrement dit de la guerre que firent à Rome, au début du IIe siècle avant J.-C., les différents peuples d’Italie pour obtenir les mêmes droits que les citoyens romains. Vaincus, ils eurent néanmoins gain de cause. Tous les Italiens de naissance libre pouvaient donc venir à Rome pour participer aux affaires publiques. Le résultat fut catastrophique : « [...] chaque ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers, et sa dépendance de quelque grand protecteur, la Ville déchirée ne forma plus un tout ensemble ». Que pouvaient devenir les institutions auxquelles on n’avait pas touché ? « Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations entières pour troubler les suffrages, ou se les faire donner ». Montesquieu conclut justement : « les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la République ».

5On peut s’étonner que la crise gracquienne ne soit pas même évoquée par Montesquieu dans les Romains. On y chercherait vainement la mention des deux frères. Cependant on trouve, dans L’Esprit des lois, une réflexion sur les lois agraires dans laquelle Montesquieu signale en même temps leur utilité et leur nocivité : « Les lois du nouveau partage des champs, demandées avec tant d’instance dans quelques républiques, étaient salutaires par leur nature ». Mais, ajoute-t-il, « elles ne sont dangereuses que comme action subite ». On retrouve ici le sens habituel du mot « révolution » dans le vocabulaire du temps. « En ôtant tout à coup les richesses aux uns, et en augmentant de même celles des autres, elles font dans chaque famille une révolution, et doivent en produire une générale dans l’État » (EL, VII, 2). Montesquieu, admirant Cicéron, note dans le même ouvrage : « Cicéron soutenait que les lois agraires étaient funestes, parce que la Cité n’était établie que pour que chacun conservât ses biens » (XXVI, 15). Si donc la politique conduite par Tiberius et Caius Gracchus est révolutionnaire, c’est une politique malheureuse. Les deux frères étaient d’autant plus mal inspirés qu’ils agissaient au cours d’une période où la corruption avait déjà commencé à exercer ses ravages à Rome. Mais l’essentiel semble résider dans le domaine judiciaire : « Les juges furent pris dans l’ordre des sénateurs jusqu’au temps des Gracques. Tiberius [en fait, Caius] Gracchus fit ordonner qu’on les prendrait dans celui des chevaliers : changement si considérable que le tribun se vanta d’avoir, par une seule rogation, coupé les nerfs de l’ordre des sénateurs. » (EL, XI, 18 ; sur l’importance de ce passage, longuement travaillé, voir le manuscrit de L’Esprit des lois, OC, t. III, p. 246 et 264, et introduction p. 224).

6Venons-en au passage de la république à l’empire. S’appuyant sur la correspondance de Cicéron, Montesquieu parle du « désespoir des premiers hommes de la République à cette révolution subite qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations mêmes » (Romains, XI). Plus loin, dans une addition qu’on lit à partir de 1748, il écrit : « Les soldats avaient été attachés à la famille de César, qui était garante de tous les avantages que leur aurait [édition de 1758 : avait] procuré[s] la révolution » (XV). « Il est d’autant plus remarquable, disent J. Ehrard et C. Volpilhac-Auger dans leur article déjà cité, que [l’auteur] n’emploie pas le mot dans L’Esprit des lois, malgré tant de passages où il montre l’évolution des institutions et la marche à l’empire ». Il est clair que Montesquieu, qui n’aime ni César ni Auguste, prenant le mot de « révolution » dans le sens qu’il a à son époque, le réserve à César, car c’est César qui de façon assez brusque et subite, à partir du moment où il franchit le Rubicon et déclenche la guerre civile, modifie radicalement le jeu politique ; il n’en est pas de même avec Auguste. Montesquieu aurait néanmoins pu utiliser le mot de « révolution » dans le sens qu’il lui avait donné lorsqu’il évoquait la fin de la période royale : celle de 509 n’est en effet que l’aboutissement d’un processus qui commence avec les conditions inhabituelles de l’avènement du dernier Tarquin. De même, dans le chapitre xi, consacré à Sylla, Pompée et César, Montesquieu évoquant les proscriptions « inventées » par Sylla, note que « dès lors il fut impossible de s’attacher davantage à la République », puis, un peu plus bas : « La République devant nécessairement périr, il n’était plus question que de savoir comment, et par qui elle devait être abattue ». Or, il s’écoulera environ un demi-siècle entre la dictature syllanienne et l’établissement ferme de la monarchie augustéenne. On voit que les révolutions de Rome dont parle Montesquieu ne sont pas exactement ce que la tradition historienne et ses contemporains mettaient sous ce terme. Il n’attache pas à celle de 509, jugée généralement « heureuse », le caractère d’un véritable changement, puisque la réforme de Servius avait déjà permis d’incliner la Constitution vers la République. Celle de César — qu’il juge malheureuse — orientant définitivement Rome vers le despotisme impérial, était inscrite en germe, à la fois dans la démesure des conquêtes et dans l’inadaptation d’une constitution, faite pour une cité, à régir un État aux dimensions modernes. Il reste que la République romaine vécut un demi millénaire entre deux « révolutions ». Montesquieu est sensible à cette longévité, mais sait voir les facteurs qui devaient entraîner sa perte.

Bibliographie

Claude Nicolet, Les Gracques. Crise agraire et révolution à Rome, Paris, Julliard, 1967.

Jean Ehrard et Catherine Volpilhac-Auger « Théorie des révolutions dans le rapport qu’elles ont avec les divers gouvernements », Dix-Huitième Siècle 21 (1989), p. 23-36.