Cicéron

1De M. Tullius Cicéron (106-43 av. J.-C.), du plus grand orateur de Rome, d’un de ses hommes politiques les plus importants, d’un philosophe qui compte, même s’il ne brille pas par son originalité, Montesquieu ne pouvait se désintéresser, même avant qu’il n’envisage d’écrire des « considérations » sur les Romains. On a de lui un Discours sur Cicéron, œuvre de jeunesse (vers 1717), dans lequel il affirme péremptoirement : « Cicéron est, de tous les anciens, celui qui a eu le plus de mérite personnel, et à qui j’aimerais mieux ressembler ». Plus tard, il est vrai, il nuancera son admiration en regrettant que son Discours ait trop l’air d’un « panégyrique ».

2S’il ne parle guère de l’orateur, ce sont les combats politiques qui intéressent l’auteur du Discours sur Cicéron, des combats par lesquels Cicéron incarne, mieux que tout autre, l’esprit du régime qui allait sombrer : « Tous les ennemis de la République furent les siens : les Verrès, les Clodius, les Catilinas, les Césars, les Antoines, enfin tous les scélérats de Rome lui déclarèrent la guerre ». Ici encore les amalgames peuvent étonner : le Montesquieu des Romains aura plus de mesure.

3Il y a du moins une position sur laquelle Montesquieu ne variera point : il est, si l’on peut dire, dans le camp de Cicéron, c’est-à-dire de ceux qui, malgré ses défauts, veulent défendre la Constitution romaine, telle que l’ont faite cinq siècles de régime républicain, contre ses « ennemis », qu’il s’agisse de corrompus comme Verrès, de subversifs comme Clodius ou Catilina, de factieux prêts à utiliser les légions contre l’ordre établi comme César ou Antoine.

4Mais Montesquieu, tout en défendant ceux qui, comme Cicéron, Caton, ou Brutus, ont lutté pour conserver ou rétablir la République, a pleinement conscience qu’il s’agissait d’un combat sans espoir : « la République devant nécessairement périr, il n’était plus question que de savoir comment, et par qui elle devait être abattue ».

5Dans les Romains (1734), le portrait que fait Montesquieu de Cicéron n’est pas celui de l’homo novus, du jeune et brillant avocat qui va parcourir sans faute la carrière des honneurs jusqu’au rang suprême de consul ; il le prend lorsque les jeux sont sur le point d’être faits, et qu’il ne va plus être question que de « pleurer les déplorables restes d’une liberté mourante » (Discours sur Cicéron). Quand seules parlent les armes, Cicéron est absent du texte ; on le sait à Pharsale du côté de Pompée, mais on se doute que l’orateur vieillissant n’y joue aucun rôle ; pardonné par le vainqueur, il rentre à Rome. Montesquieu note alors chez celui qui fut le héros de sa jeunesse l’état d’esprit qui transparaît dans sa correspondance : « on peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là, qu’on a mises sous le nom de Cicéron, parce que la plupart sont de lui, l’abattement et le désespoir des premiers hommes de la République à cette révolution subite, qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations mêmes ». Cruel changement : « ce crédit qu’ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus l’espérer que dans le cabinet d’un seul ».

6Bien qu’il ne figure pas parmi les conjurés des Ides de mars, Cicéron va de nouveau jouer un rôle. Montesquieu omet cependant de préciser que c’est lui qui propose, le surlendemain de la mort de César, « l’amnistie aux conjurés » ; il ne traite de ce que fit Cicéron qu’après avoir évoqué la conduite d’Antoine, dont l’habileté dans cette circonstance rendit vains les efforts des républicains. Il faut dire que le Sénat eut alors une attitude ambivalente puisque, amnistiant les meurtriers de César, il approuva aussi, « sans restriction », les actes du dictateur défunt. Pour Montesquieu, la responsabilité de Cicéron est bien engagée, car c’est lui « qui gouverna le Sénat dans toute cette affaire ». Faute d’avoir exploité immédiatement le succès de la conjuration, les républicains (Cicéron le reconnaît lui-même) ont laissé les amis de César reprendre l’initiative et rendre le retour de la liberté illusoire.

7Cicéron n’est pas mieux inspiré lorsque, « pour perdre Antoine », il contribue « à l’élévation d’Octave ». Il n’aurait jamais dû, puisqu’il s’agissait de l’héritier de César, de son fils par adoption, le remettre « devant les yeux » du peuple, donnant ainsi « à la République un ennemi plus dangereux parce que son nom était plus cher, et ses droits, en apparence plus légitimes ». Montesquieu insiste sur cette erreur de Cicéron qu’il attribue d’ailleurs autant à l’habileté d’Octave, qu’à la « vanité » du vieil orateur.

8En effet, le futur Auguste « flatta [Cicéron], le loua, le consulta, et employa tous ces artifices, dont la vanité ne se défie jamais ». À quoi a servi toute l’expérience d’un homme politique chevronné, si un tout jeune homme (Octave n’a pas encore vingt ans !) peut ainsi le berner ? C’est que Cicéron est de ceux qui « outre la réussite principale, cherchent encore de certains petits succès particuliers qui flattent leur amour propre, et les rendent contents d’eux ».

9On est alors loin de l’admiration sans nuances que le jeune Montesquieu vouait à Cicéron. Caton occupe ici, dans l’estime de l’auteur des Romains, le premier rang. Menant en quelques lignes le parallèle entre les deux hommes, Montesquieu se montre particulièrement incisif dans sa critique du caractère de Cicéron : « il avait un beau génie, mais une âme souvent commune ; l’accessoire chez Cicéron c’était la vertu, chez Caton c’était la gloire ; Cicéron se voyait toujours le premier, Caton s’oubliait toujours ; celui-ci voulait sauver la République pour elle-même, celui-là pour s’en vanter ».

10Mais fort heureusement Cicéron ne se réduit pas à l’homme politique : il fut aussi un irremplaçable témoin de son temps, et Montesquieu, on l’a vu, utilise sa correspondance pour éclairer la période, à la fois consternante et passionnante, de l’agonie du régime républicain.

11Avant que la République ne succombe, on en était arrivé à un effarant niveau de corruption, dont Cicéron rend bien compte dans une lettre à Atticus, dont Montesquieu reproduit un fragment (Romains, X).

12Afin de montrer le mépris qu’éprouvait César, parvenu au faîte de sa puissance, pour les sénateurs, « ce corps qui était devenu presque ridicule », Montesquieu cite une autre lettre de Cicéron dans laquelle l’humour n’exclut pas la tristesse : « J’apprends quelquefois qu’un sénatus-consulte passé à mon avis a été porté en Syrie et en Arménie avant que j’aie su qu’il ait été fait [...] et plusieurs princes m’ont écrit des lettres de remerciement sur ce que j’avais été d’avis qu’on leur donnât le titre de Rois, que non seulement je ne savais pas être Rois, mais même qu’ils fussent au monde » (Romains, XI, note). C’est que le dictateur souscrivait lui-même des sénatus-consultes « du nom des premiers sénateurs qui lui venaient à l’esprit ».

13Montesquieu, cette fois dans son grand ouvrage, utilise encore Cicéron à titre de témoin, mais aussi d’écrivain politique : l’auteur y énonce un des changements, et non des moindres, qui ont entraîné la ruine de la République : « C’est une grande question, si les suffrages doivent être publics ou secrets. Cicéron écrit que les lois qui les rendirent secrets, dans les derniers temps de la République romaine, furent une des grandes causes de sa chute ». Montesquieu explique : « Il faut que le petit peuple soit éclairé par les principaux, et contenu par la gravité de certains personnages. Ainsi, dans la République romaine, en rendant les suffrages secrets, on détruisit tout ; il ne fut plus possible d’éclairer une populace qui se perdait » (EL, II, 2).

14Cicéron lui-même, on l’a vu, n’échappe pas à la vanité, partagée par de nombreux Romains. Mais Montesquieu, si sévère envers Cicéron dans son parallèle avec Caton, sait faire la part des choses entre son époque et celle des anciens Romains : « On voit qu’une certaine vanité chez les Romains n’était pas si ridicule que parmi nous. On le voit dans cette fureur qu’ils ont de demander à leurs amis qu’ils les louent, qu’ils les mettent dans leurs histoires, leurs dédicaces. Le fait particulier de la mort de César paraissait si beau que des gens qui n’y avaient pas trempé s’en vantèrent ». Ces lignes sont tirées des Pensées (no 962) qui contiennent cet ajout : « Cicéron, qui prie qu’on le mette dans l’histoire romaine, et qu’on mente même pour lui. Cet amour immodéré pour être célébré vient de l’éducation de ce temps-là ».

15Montesquieu, qui a eu des opinions variées sur l’homme politique, sur le caractère de Cicéron, a plus de constance dans l’opinion très favorable qu’il porte sur son rapport à la religion. Dans une Dissertation sur la politique des Romains dans la religion qu’il lit à l’académie de Bordeaux en 1716, il note que si le civisme romain, dans les premiers temps, ne séparait pas le religieux du politique, et si, à la fin de l’époque républicaine, Cicéron pouvait encore « parler en public, avec un zèle extraordinaire, contre l’impiété de Verrès », le même homme ne se gênait pas pour faire fréquemment « confession d’incrédulité », « en particulier et parmi ses amis ». Montesquieu apprécie la dualité qui s’exprime en Cicéron, soucieux à la fois que soient conservées les croyances religieuses traditionnelles et d’exercer, dans un cercle restreint, sa liberté de conscience. Cependant le philosophe, à l’école des Grecs, va nier toute validité de ces croyances et Montesquieu loue « Cicéron qui le premier mit dans sa langue les dogmes de la philosophie des Grecs, [et ainsi] porta un coup mortel à la religion de Rome » (Pensées, no 969).

16Plus généralement, Montesquieu abonde dans le sens de Cicéron, écrivain politique. Dans L’Esprit des lois, lorsqu’il lui arrive de se référer à Cicéron, c’est pour l’approuver. Ainsi, à propos de « ces lois, qu’on faisait à Rome contre des citoyens particuliers, et qu’on appelait privilèges », « Cicéron veut qu’on les abolisse, parce que la force de la loi ne consiste qu’en ce qu’elle statue sur tout le monde » (EL, XII, 19). Il est peut-être moins convaincant lorsqu’il plaide avec Cicéron contre les lois agraires, c’est-à-dire contre les usurpations que la nobilitas avait faites de l’ager publicus, parce que de telles lois contredisent la raison d’être de l’État : « Cicéron soutenait que les lois agraires étaient funestes, parce que la Cité n’était établie que pour que chacun conservât ses biens » (EL, XXVI, 15). Il est enfin surprenant que sur le problème de la guerre et de la paix, ce soit sans faire de commentaire que Montesquieu, dans le Spicilège (n° 694), reproduise la position « idéaliste » de Cicéron, qui voulait « qu’aucune guerre ne soit entreprise qui n’ait pour objectif la paix ». L’histoire de la conquête romaine aurait dû le conduire à préciser « la paix, par l’écrasement de l’adversaire ». L’auteur des Romains saura pourtant, dans le chapitre VI, composer un réquisitoire implacable contre « la conduite que les Romains tinrent pour soumettre tous les peuples ».

17Sur Cicéron philosophe, Montesquieu est à la fois élogieux et critique. Dénonçant Cicéron comme le destructeur de « tous les systèmes », le jeune auteur du Discours sur Cicéron trouve pourtant une excuse : son temps. Il est paradoxal de lire qu’il regrettait que Cicéron ne « fût pas venu dans un siècle plus éclairé et qu’il [n’] eût pu employer à découvrir des vérités, ces heureux talents qui ne lui ont servi qu’à détruire des erreurs », comme si le siècle où a vécu Cicéron n’était pas aussi celui de César (l’écrivain), de Salluste et de Lucrèce, et surtout comme si la destruction des erreurs ne pouvait pas, aussi bien que la découverte de vérités, définir un siècle « éclairé ». Mais cet opuscule témoigne aussi de l’intérêt, pour ne pas dire l’enthousiasme pour le philosophe, qui éclate dans des Notes sur Cicéron récemment découvertes : dans les marges d’une édition de cet auteur, en particulier le De natura deorum et le De divinatione, Montesquieu, fortement inspiré par Bayle, soumet à l’épreuve de la rationalité les différentes « sectes » et religions anciennes et modernes (épicuriens, stoïciens…). Difficilement datable, cet ensemble est largement antérieur aux Lettres persanes, sans doute même au Discours sur Cicéron, qui en reprend certains éléments (ces Notes sont à paraître dans le tome XVII des Œuvres complètes ; pour une présentation générale, voir l’article de C. Volpilhac-Auger).

18Élogieux, Montesquieu l’est encore, lorsqu’on sait qu’il méditait, à l’imitation de l’auteur du De officiis, un Traité des devoirs, dont le manuscrit s’est malheureusement perdu. Le projet ne fut pas mené très loin : le moderne se sentait par trop inférieur à l’ancien, comme il le confesse longtemps après dans une lettre, datée du 8 octobre 1750, à Mgr de Fitzjames : « […] il y a environ trente ans que je formai le projet de faire un ouvrage sur les devoirs. Le Traité des offices de Cicéron m’avait enchanté et je le prenais pour mon modèle [...] Dans la suite, je trouvai qu’il me serait très difficile de faire un bon ouvrage sur les devoirs, que la division de Cicéron, qui est celle des stoïciens, était trop vague, et surtout je craignis un rival tel que Cicéron ; et il me semblait que mon esprit tombait devant le sien […] ».

19À propos du « stoïcisme » de Cicéron, C. Larrère note pourtant qu’il lui doit « la découverte d’un invariant de toutes les religions qui fonde la thèse de l’utilité sociale ». « Dès ses premiers écrits, ajoute-t-elle, Montesquieu, à travers Cicéron, fait des références positives et détaillées à des thèmes stoïciens : la sociabilité, la religion naturelle » (p. 172-173).

20Ainsi, dans bien des domaines comme la politique, l’histoire, le droit, la philosophie, Montesquieu, s’il ne partage plus dans sa maturité l’enthousiasme que soulevait pour lui la personne de Cicéron dans sa jeunesse, considère encore le grand orateur romain comme l’un de ses interlocuteurs privilégiés. C’est essentiellement à travers lui qu’il voit la Rome de la fin de la République. La philosophie que nous lègue l’Antiquité lui semble avoir été admirablement exprimée dans ses écrits ; ses faiblesses sont celles de son temps ; sa mort est, à tout prendre, celle d’un martyr, au sens étymologique de témoin, puisqu’elle illustre tragiquement le changement de régime d’une république qui, comme l’a bien montré Claude Nicolet, exaltait le métier de citoyen, en un despotisme rigoureux et sanglant.

, « Cicéron », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1367157852/fr